Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 30

Publié le par L'Œil du Pharynx

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tous les vendredis, le journaliste, écrivain et homme de scène Aleix Renyé, nous régale de ses nouvelles

RANCE DANS L’ÂME


Il a cette odeur de sueur rance incrustée en lui, qu'aucun savon n’arrive à faire disparaître totalement quand, deux fois par an, il prend une douche. Une odeur qui semble t-il, provient de son âme plutôt que de son corps. Une sorte "d'état" d'âme qu’il a en lui depuis le jour où le hasard, le destin ou le pas de chance -il ne se rappelle plus quoi exactement- l’ont conduit vers toutes les renonciations, toutes les vexations, toutes les humiliations.
Ses journées sont rythmées par les demis qu’il ingurgite en deux minutes dans les bars où il fait une halte. Il ne reste pas des heures dans chaque établissement, comme certains, en buvant et parlant sans arrêt, saoulant de paroles clients et serveurs.
Il boit en travaillant, lui, en faisant son circuit de distributeur de publicité dans les boîtes aux lettres. Avec ce boulot et quelques allocations sociales il en a assez pour se payer les demis, la baguette, quelques oeufs, un peu de fromage, saucisson et une brique de lait.
En hiver, quand le froid et la faim se font pressants dans sa chambre sous-louée, on peut l'apercevoir dans l’un ou l’autre de ces centres où l'on procure de la chaleur et un repas aux SDF, malgré qu’il n’en soit pas un.
Quand il fait beau, il fait sa tournée en tirant sur son sac à roulettes chargé de prospectus, qui le fait transpirer. Il s'en aperçoit bien, que les gens font un écart sur son passage faisant une moue, dérangés par son odeur. Plus il transpire, plus il boit, plus il boit, plus il sent...
Des couches successives de sueur se succèdent, et recouvrent sa peau les unes après les autres, dans une déchéance placide, muette et qu’il souhaite la plus longue possible. 

 


PARFUM


Son rendement au travail s’en ressent. Il le sait et son chef de service aussi. Quand son chef lui fait des remarques sur son air absent, son rictus crispé, il n’ose pas lui expliquer les vrais raisons de son état. Il prétexte des migraines soudaines et répétées qui l’assaillent et l'immobilisent... Trois mois, trois mois qu’il doit la supporter ! Dans sa tête il s’écrit des pamphlets contre la responsable de cette destabilisation de son train-train au boulot, de sa tranquillité personnelle.
Trois mois que cette nouvelle s’est installée au bureau à coté du sien, là où travaillait son collègue parti récemment à la retraite. L’arrivée de la nouvelle a été un désastre, un chambardement...
Fini de parler sport le lundi, fini de jouer ensemble au loto, commenter les nouvelles et lire le journal le matin... La nouvelle ne pense qu’au travail, et si elle parlait, ils parleraient -il en est sûr- fringues et trucs de filles !
En trois mois il n’a pas réussi à discuter avec elle plus de deux minutes d'affilée. En plus, elle ne travaille qu’à mi-temps (elle aurait, semble-t-il, des obligations familiales) et fait le même boulot que son ancien collègue faisait à temps plein ! Mais le plus grave, quand même, c’est son odeur.
Dès le premier jour de son arrivée, des effluves terribles ont inondé le bureau commun. Une odeur persistante qui empreigne tout, les habits aussi. Une odeur qui, entrant par les fosses nasales, s’incruste jusque dans les recoins le plus profonds du cerveau.
Son parfum, voilà le coupable. Ce doit être un parfum cher, original, rare, un de ces parfums qui plaisent tant aux femmes et qu’il déteste. Il arrive à le rendre malade, mais n’ose pas se plaindre au chef de service, lui dire qu’il n’en peut plus, qu’il ne tiendra pas longtemps à côté de ce flacon de parfum sur jambes! Non, il ne va pas tenir comme ça jusqu’à sa retraite, dans deux ans.
Il faut faire quelque chose, trouver n’importe quelle parade, pour supporter chaque jour, pendant huit heures, cette puanteur. Il n'ose s'imaginer à la place du mec qui partage le lit et la vie de cette personne. Et ses enfants ! comment font-t-ils ?
En attendant de trouver la solution, il va ouvrir la fenêtre, aérer un peu...

Publié dans Littérature

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Art Infiniti Pastel 05/03/2011 19:40


Superbement bien décrit... J adore