Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 32

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Tous les vendredis, le journaliste écrivain et homme de scène Aleix Renyé, nous régale de ses nouvelles.

 

SPORTIF

 

Il est l'un des meilleurs clients de la boutique spécialisée "sport". Il y passe des heures faisant la causette, manipulant tous les nouveaux équipements, sans exclure aucune modalité sportive. Il y passe chaque jour, avant de rentrer à la maison et après une journée de travail assis devant son ordinateur. Son physique n'est pas à la hauteur de ses ambitions athlétiques :jambes courtes, bedonnant et pieds plats.
Malgré son aspect ingrat, loin des stéréotypes du sportif musclé “beau gosse”, il fait partie des pratiquants amateurs les plus assidus et connus. Pendant les Jeux Olympiques et le Mondial de Football il bat tous les records d’endurance devant la télé...
Les derniers Jeux Olympiques se sont conclus, pour lui, par l'acquisition d'un jeu de poids d'haltérophilie, le sabre, l'épée et le masque pour l’escrime, le ballon de basket et les bottes d’équitation. Le tout dans des marques leaders, les plus chères du marché. Équipements qu’il garde dans sa maison musée avec les maillots signés des principales équipes de cyclisme, foot et de rugby (il a un faible pour le Barça et l’Usap, c’est bien connu). A côté des maillots signés et encadrés, tous ses caprices sportifs sont bien exposés. Au long des années il s’est équipé pour la pratique de tous les sports connus et quelques uns d’inconnus...
Il a une certaine préférence pour le tennis et le vélo. Pendant les retransmissions de Roland Garros il prend une partie de ses congés (il garde l'autre pour le Tour de France). Donc, à la bonne période il s’habille pour la journée en tennisman. Bandeau sur la tête, avec raquettes et sac (les meilleures marques, ça va sans dire) il fait le tour de tous les courts de la ville, après avoir regardé plusieurs matchs à la maison, sur le grand écran dernier modèle acheté pour l'occasion.
Son moment de gloire, quand même, c’est pendant le Tour de France. Il prend son vélo de compétition et il se fait une place d’honneur entre la masse de retraités, fonctionnaires, ouvriers et PDG qui, déguisés en cyclistes du peloton, paradent tout au long des routes nationales, départementales et chemins vicinaux. Tous se dirigent vers le petit col de 300 mètres d’altitude à quelques encablures de la ville, qu’ils grimpent tel le col du Galibier, avec les gestes et la tenue des grands champions. L’après-midi, comme un seul homme, ils rentrent tous pour s’installer devant leur poste, allongés sur le canapé, et regardent l'étape du jour.
Lui, il est celui qui, chaque année, s'équipe du vélo le plus cher et le maillot jaune. En ville il ne circule pas trop vite, il laisse le temps à tout le monde de l’admirer. Arrivé au col, souvent, il reste au pied du col avant la montée, la plupart des jours, en disant un mot aimable et en lançant des encouragements aux autres vaillants amateurs.
En ce moment, il réfléchit à l'équipement de golf qu'il lui faut acheter et à quel club prendre sa carte; il vient de finir de payer sa combinaison, cordes et mousquetons (qu'il n'a pas encore testé) pour s'essayer au canyoning et il s’informe au sujet d'un catamaran de deuxième main sur le port de Canet.

 

 

 

MODERATEUR

 

Les paupières se ferment, heureusement que la cravate le serre trop et l'empêche de se laisser aller. Pendant qu’il lutte contre le sommeil, les orateurs lisent monotonement leurs rapports. Il s’est laissé convaincre pour présenter ce congrès de spécialistes et, maintenant, il se demande ce qu'il fout là au centre de la tribune, face à un public clairsemé et morne, en essayant de ne rien laisser paraître de son prodigieux ennui. Il fait des efforts pour suivre, bien que cela fasse déjà un bon moment qu’il a décroché. Il hoche régulièrement la tête, il regarde l’expert qui parle, il hausse théâtralement ses sourcils, tout ça pour donner l’impression d’une attention et d'un intérêt qu’il est loin de porter au discours. Il s’emmerde, voilà.
Il voit, avec soulagement, que les serveurs arrivent avec les petites bouteilles d’eau, qu’ils déposent devant chaque orateur. Il surprend les regards envieux des rares spectateurs et ça lui procure une certaine distraction. Il sort de son impassibilité, prend la bouteille d’eau devant lui et, malheur, elle n’est pas ouverte. Avec des gestes qu’il croit discrets -pour pas distraire l’orateur qui continue, imperturbable, sa longue dissertation- il ouvre avec difficulté la bouteille, suivi dans sa lutte avec le bouchon par les yeux amusés des assistants à la bouche sèche. Il se verse un peu d’eau dans le verre, avec une intime satisfaction sadique de vengeance vis à vis de ceux qui ont suivi toute la manoeuvre. Il boit avec élégance, tout en feignant d’écouter le professeur, essayant de démontrer ainsi que son besoin de rafraîchissement n'infléchit pas d’un pouce son intérêt pour le sujet du jour.

Il remarque que dans la salle certains ont commencé à fermer les yeux et à émettre des sons qui vont se transformer en ronflements s’il n’intervient pas. Il essaye de trouver quelque chose à faire, quelque idée originale, un mot à dire -c’est son boulot comme modérateur-présentateur- mais il ne peut pas couper la parole au respectable savant qui continue les yeux rivés sur ses notes à lire sur un ton monocorde... Il se désespère de ne pas savoir comment en finir avec cette torture collective. La cravate continue à lui opresser le cou, les souliers lui font mal et, avec la chaleur de la salle, son entrejambe commence à s’irriter.
L’assistance commence à abandonner la salle, plus ou moins discrètement, à l'exception de ceux qui ont bien entamé la sieste. Il ne peut pas les blâmer, s’il le pouvait, il ferait la même chose.
Tétanisé, il ne sait pas comment mettre un terme à cette séance du congrès de spécialistes sans blesser la susceptibilité des doctes intervenants.

Publié dans Littérature

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