Des nouvelles noires d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même la dernière

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Dernière séance que nous offre Aleix Renyé journaliste écrivain et homme de scène....

RÉVÉLATION

La vie, pour lui, n’était que la soumission à d’autres volontés que la sienne. Il ne s’y était pas trop opposé, mis à part quelques rares vociférations spectaculaires restées sans effet et l’auto-déclenchement de ses migraines chroniques. Jusqu’à ce jour de la révélation, il s’était bien accommodé des impositions cycliques de tous ceux et celles qui décidaient de tout à sa place, qui et quoi il était et ce qu’il devait être.
Il prit conscience de son état un matin d’automne, où rien ne laissait présager que la journée serait différente de toutes les autres.  Il commençait à faire froid, mais pas trop. La lumière du petit matin était celle qui correspondait bien à une fin de novembre, cette lumière automnale qu'il aime tant, mais qui jamais ne lui avait inspiré d'autres réflexions que celles, banales, autour de la beauté esthétique de ces cieux rougissants. Le vent soufflait fort depuis la veille, un fait qui, bien qu'il soit ennuyeux, ne sortait pas de la normalité climatologique de cette contrée où il avait posé ses valises trente ans auparavant. Son esprit n’était pas perturbé par des tracasseries professionnelles ou émotives dignes d'intérêt. Rien n’annonçait, donc, que ce matin-là surgisse dans son cerveau cette anormalité, cette prise de conscience, ce bien-être réfléchi qui mettait en question, de façon radicale, sa quotidienneté douillette. Une quotidienneté bien huilée avec laquelle il était arrivé -enchaînant les renoncements et au prix de beaucoup d’abnégation- à un certain statut social.
Il ne pouvait pas se plaindre. Il était bon dans son métier -il l’exerçait sans effort et il s’y intéressait suffisamment pour se tenir au courant de l’évolution et des nouvelles tendances.  Son salaire était passablement confortable, ce qui lui permettait quelques caprices raisonnables et une vie aisée.
Durant sa vie d’adulte, il s’était laissé porter vers des compromissions sentimentales qui l'avaient conduit au mariage, divorce, concubinage et autres liaisons plus au moins avouables. Il avait des enfants qui couvraient suffisamment son devoir reproductif envers l’espèce. Il avait milité dans des projets communautaires assez clairs pour ne pas être accusé de désolidarisation sociale Quant à sa maison, il avait fini de la payer grâce à l’épargne de sa vie sédentaire.
Il était connecté à toute l'actualité du monde en suivant assidûment journaux, magazines, radios et télévisions (dans ce domaine il pouvait affirmer sans complexe qu’il était au dessus de la moyenne de ses concitoyens). Il était considéré par la famille, voisins et amis comme quelqu’un de sérieux et responsable, loin des embardées caractérielles qui définissent les citoyens les moins recommandables.
Mais au début de cette journée d’automne il ressentit, en se levant, comme un éclatement de l’habituelle somnolence matinale. Une espèce de lucidité jusqu'alors inconnue qui le transcendait pendant qu’il trempait sa tartine au beurre dans son bol de café. Jamais ses réflexions ne lui avaient apparues aussi justes et claires qu’à cet instant précis.  Il prit conscience, émerveillé, d’être lucide pour la première fois, de vivre un instant exceptionnel jamais vécu. Et cette lucidité lui fit prendre la décision de saisir l'opportunité de changer le cours des choses, vu que le destin lui en donnait l'occasion.
Il avait le temps d’une cigarette, celle qu’il fumait après le petit-déjeuner avant de partir travailler. Sa première décision fut de relativiser l’importance d’arriver à l’heure ou pas. Il décida de se donner le temps de toutes les cigarettes nécessaires pour arriver au bout de la réflexion. Il réfléchit fort, intensément -surpris lui même de pouvoir le faire sans être sous aucune emprise- sur ce qu’il ressentait au plus profond de son "moi" (d’un coup il se mettait à utiliser des mots et concepts étrangers pour lui jusqu’alors). Un "moi" caché sous des couches épaisses de réflexes conditionnés, culpabilités, compromissions et obligations. À mi-cigarette, il décida d’aller jusqu’à l’essentiel, jusqu’à cet être primaire qui agonisait dans le tréfonds de quelque circonvolution de son cerveau. De se débarrasser de tout ce que ne lui dictait pas son instinct animal qui -il en était convaincu- provoquait en lui ce bien être où il se trouvait, déjà, très à l’aise.
Il commença, donc, à se voir non pas comme professionnel, parent, citoyen, téléspectateur ou contribuable, mais plutôt comme spécimen humain de sexe masculin avec cinq sens et, peut-être, six.
Il remplit à nouveau le bol de café -en réalisant qu’il commettait, déjà, une première transgression, vu que jamais il ne buvait plus d’un bol, le matin-  et il décida arbitrairement d’établir à quatre-vingt ans le temps qu’il devait passer sur la Terre -pour décider de ce chiffre il dut aller piocher dans sa mémoire télévisuelle les statistiques les plus réalistes établies sur la durée de vie dans les pays développés.
Avec sa deuxième cigarette -qu’il alluma avec la même volupté transgressive qui l'avait amené à remplir son deuxième bol de café- il décréta qu'il n’était fautif en rien, qu’il n’était pas responsable, qu’à partir de ce moment précis il refusait d'assumer tous les torts dans les histoires familiales, sociales, nationales, historiques et quotidiennes. Tout bien réfléchi, personne ne lui avait demandé son avis en rien, il était arrivé dans ce monde, ce pays, cette ville, par hasard, sans qu’il ait décidé d’y être. Il avait tout trouvé en place, on lui a imposé le monde tel qu’il est, il a été forcé d' entrer dans un moule où tout est programmé à l’avance. Il reconnaît que l’imposition d’arriver dans ce monde est le lot de tous les mortels... “Mais la seule obligation d’un être vivant...”, -dit-il en voix haute, avec le bol de café dans une main et la cigarette dans l’autre- “...est de donner satisfaction à ces cinq (peut-être six) sens qui le maintiennent connecté à ce monde qui l’accueille et l’emprisonne... Tout le reste je l’envoie chier, je m’en tape, nomdedieu!” Il se surprend, étonné d’avoir utilisé ces expressions inhabituelles pour lui. Il est connu pour être un citoyen mesuré en tout, bien élevé et qui ne jure ni n'élève jamais la voix. Mais à ce moment précis de la révélation, cette mesure, ce self control, lui semblent un carcan insupportable.
La  légèreté l’envahissait en crescendo. En se débarrassant des responsabilités, obligations, éducation et toute sorte de sentiments de culpabilité, il lui semblait acquérir une conscience proche de la  fluidité décomplexée des animaux.  
Sa colonne vertébrale commençait -lui sembla-t-il- à perdre cette courbure qui le maintenait légèrement tordu, comme si la regénérescence qui se produisait en lui avait aussi des effets sur son physique. Il enleva ses lunettes pour vérifier si ces effets inattendus avaient fait disparaître aussi sa myopie... Et non, ce n’était pas le cas, sans lunettes la table de la cuisine, son bol et son cendrier lui apparaissaient flous, imprécis. Il rechaussa ses lunettes en se disant que, peut-être, le processus de guérison n’était pas suffisamment avancé. Plus tard, quand il sentirait le besoin d’aller au wc il verrait bien si cet état de grâce aurait fait disparaître les problèmes de santé qui le faisaient le plus souffrir, la dyschésie et la dysurie... comme les nomme son médecin traitant.
A sa troisième cigarette il avait entamé la réflexion sur “la stupidité et l’innocuité du fait de tomber amoureux”, un des tracas permanents qui lui provoque aussi des migraines. Il prît conscience de “l'hallucination collective que -pour justifier leur satisfaction sexuelle et la reproduction de l’espèce- les humains avaient construit tout au long de l’histoire”. Un processus “très compliqué et exclusif d’interrelations émotionnelles, économiques et sociales que l'on nomme Amour”. “Il s’agit” -finit-il par se dire-  “d’un des mensonges les plus anciens, les plus incrustés dans le cerveau humain et les plus répandus dans tous les recoins du monde”. Il prit la ferme résolution de jamais oublier ces réflexions et les avoir comme doctrine, sans exception, s’il devait être confronté à nouveau avec ces envies impératives qui lui font perdre la tête devant une femme.
Cette même méthode de réflexion il continua de l’utiliser -en vidant la cafetière dans le bol- avec une radicalité croissante, dans tous les domaines et activités de sa vie, personnelle et collective, qui lui passaient par la tête ce matin. Le travail, par exemple. Travailler pour gagner sa vie, pour épargner un peu, travailler beaucoup plus que le strict nécessaire pour s'alimenter chaque jour... il réalisa “l’erreur et l’horreur de cet esclavage” en faisant une moue qui laissa couler quelques gouttes de café jusqu'à son menton pour finir en tache sur sa cravate. Ignorant ce détail, il acquit la certitude inébranlable que “le seul effort justifiable” qui puisse ressembler, de près ou de loin, au travail c’était celui “des tribus des endroits inhospitaliers” qui, pour manger, “fournissaient l'effort indispensable pour ramasser ce qu'ils pouvaient trouver de comestible, comme ça, un peu au hasard dans la nature”, tel qu’il l’avait vu dans des documentaires à la télé, à moité endormi sur le canapé le soir ou les longs dimanches après-midi.
Plus l’heure avançait, plus fermes devenaient ces nouvelles convictions et résolutions pour l’avenir. Il regarda l’horloge de la cuisine comme si c’était un outil totalement étranger dans son nouveau monde -”le seul vraiment vrai”- qui lui tournait la tête. Il prit conscience que, s’il le désirait, il pouvait encore faire marche arrière. L’heure qui marquait l’horloge était raisonnable (seulement vingt minutes, trois grands bols de café et quatre cigarettes avaient occupé le temps de ses réflexions) et il pouvait, s’il se pressait un peu, prendre la voiture et arriver au boulot en prétextant un retard à cause d’un ralentissement de la circulation à l’entrée de la ville. Avec un geste d’agacement, il écarta “cette folle idée” de sa tête. Rien, plus rien ne serait jamais comme avant. “Un être qui en est arrivé à ce degré de vérité” -argumenta-t-il- “c’est impossible qu’il revienne à des banalités comme courir pour arriver à l’heure, ou encore faire un effort pour aller travailler”, finit-il par conclure.
A cet instant, son cerveau marqua une pause, de quelques secondes seulement, mais assez pour le faire paniquer au point de se mettre à trembler, à avoir froid malgré le thermostat réglé à vingt-deux degrés -il s’était dit hier, en allumant le chauffage que, vu qu’il pouvait se le permettre, tant pis s’il devait payer plus pour avoir la maison à une température confortable. Il retrouva le fil de ses réflexions avec l'éclatement de la conclusion définitive. Impossible, dès lors, de faire marche arrière.
L’origine de tous les malheurs, les siens et ceux de tout le monde, c’était “que l’humanité réfléchissait trop”. Qu'à cause d’un hasard “malheureux” du processus évolutif, “un animal développa des capacités craniales” -définies plus tard en centimètres cubiques- “qui l’obligèrent à penser”. Tout le mal venait de là, selon lui. L’animal en question -lui, les autres, tout le monde- “a brisé avec son intellect l’équilibre le plus élémentaire qui, jusqu’alors, maintenait le monde sans problème”. Cet animal -lui, tout le monde- en plus, “s’était auto-puni en réfléchissant trop, en cachant jusqu’à la destruction sa vraie nature qui lui dictait de jouir de ses cinq sens -peut-être six- sans retenue”. Et tout ça en élaborant des “théories sociales, morales et affectives très compliquées, en même temps qu’il réalisait des inventions mécaniques qui ne faisaient que lui compliquer la vie encore un peu plus”. Le résultat de tout ça, de cette évolution “c’est moi!” cria-t-il, tout en se levant et en renversant la chaise et le reste de café de son bol.
Comme dépositaire de cette vérité absolue, il n’avait plus d’autre alternative. En allumant une dernière cigarette, il decida qu'à partir de ce moment il ne vivrait plus que pour satisfaire ses cinq sens -peut-être six. Sans ranger son bol, ni vider son cendrier comme il en avait l’habitude, il partit -en prenant au passage une veste de demi saison, quand même- en laissant sa porte ouverte.

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