Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 15

Publié le par L'Œil du Pharynx

Tous les vendredis, le journaliste , écrivain et homme de scène Aleix Renyé , nous régale de ses nouvelles!

Ajardin

 

 

IL ATTEND


Parce qu' il ne veut pas déranger la femme qu’il aime, parce qu’il croit que, comme ça, elle l’aimera plus, il attend. Il attend qu’elle décide de tout, qu'elle lui épargne l’ennui de prendre des décisions. Le temps l’a dompté, lui a émoussé le caractère, il croit que ça ne sert à rien d'essayer de s’imposer... Il attend. Parce qu' il s’est convaincu lui-même qu’il est plus spectateur qu'acteur de sa vie, il attend. Il attend qu’on lui donne tout fait, que la vie défile sans effort, que les saisons changent de façon monotone la couleur des feuilles de l’ennui, que l’amour flétrisse chaque jour un peu plus sans s'en apercevoir. Il attend. Il a modelé son caractère pour attendre tout le temps quelque chose ou quelqu'un. Il attend que l'inertie finisse par tout arranger.

Il a eté blessé, plus d’une fois, dans son corps et dans sa fierté, et il attend. Ses enfants l’ont oublié, mais il attend. Au boulot on profite de lui, on rigole de sa passivité.

Aux impatients et aux téméraires il leur recommande la patience, il affirme que la modération est une des plus grandes vertus... mais si on l’écoute pas, il attend. Il attend que l’âge, les déconvenues et la raison conduiront les autres à s'asseoir à son côté dans le banc commode des résignés. Il attend.

Il n'y a que la partie la plus intime de son corps qui n’attend pas et ça le fait souffrir. Toute la vigueur et rapidité qu’il ne donne pas d’habitude, semble se concentrer dans ses impulsions sexuelles, lui provocant une montée du flux séminal aussi rapide, instantanée, qu'il ne peut -là oui- pas attendre. Il sait que c’est un problème pour sa femme mais il ne fait rien, il attend. Il attend que sa femme soit bien résignée.

Au fond, il attend le jour où l'insignifiance soit reconnue comme une grande vertu. Il attend d'être passé dans ce monde en souffrant le moins possible.

 

ADOLESCENT


Chaque demi heure sa mère entre dans sa chambre pour lui crier dessus qu’il doit se lever, qu'il a promis à son père de “l’aider le samedi à nettoyer le jardin et ranger le cabanon”... Elle est timbrée sa mère, elle ne sait que crier! Au moins son père ne lui dit rien, ne lui crie pas dessus, il s’en fout. Quand il va finir par se lever, après que tout le monde ait terminé le repas de midi, son père fera la gueule et dira, sans le regarder, que “c’est pas bien de traîner comme ça", qu’il "faut être plus responsable, que dans la vie il y a d’autres priorités que de faire la fête et courir après les filles...” le truc typique, quoi. Il connaît la chanson par coeur.

Au bout d’un moment, sa mère prendra le relais en criant à son père qu’il “ne sait pas s’y prendre", qu’il "ne sait pas parler à son fils” et va partir dans un crescendo de doléances qui vont se transformer en pleurs hystériques. Sa mère ne parle déjà plus de lui, et commence la litanie de ses malheurs: “je ne méritais pas ça, moi, qui ai tout fait et tout donné pour ce fils ingrat et ce couillon de mari, moi qui aurais eu une vie tranquille, si je ne m'étais pas mariée, avec un métier intéressant, ou bien j’aurais dit oui au fils de la buraliste, qui maintenant vit à Paris et est plein aux as...” Il connaît aussi la chanson de sa mère...

Il ne veut pas spécialement leur faire de la peine à tous ces adultes, parents inclus, qui veulent lui inculquer la résignation, qui lui rabâchent les avantages de faire partie du troupeau, qui veulent lui couper ses ailes juste avant qu’il ne prenne son envol.

Ce qu’il sait, sans trop savoir l’exprimer, c’est qu’il ne veut pas leur rassembler quand il “sera adulte”, il ne veut surtout pas suivre ces exemples pathétiques d’humains tristes, bien élevés, gris, sans imagination, qui l’entourent. Il ne veut assumer aucune tare familiale, aucun péché héréditaire, il ne veut pas qu’on le tienne responsable de l’échec de ses parents.

Il se croit suffisamment lucide pour savoir que la vraie vie c'est autre chose que ce qu’il vit et voit chaque jour. Il n’accepte pas l'idée d'être obligé de faire quelque chose qu’il ne veut pas faire, travailler dans des trucs nuls et sales, étudier des matières chiantes, être aimable avec les cons...

Encore à moité endormi, malgré les cris de sa mère, il ne trouve la force de se lever qu'en pensant à Mireia, la seule personne au monde qui le comprend vraiment et avec qui il doit aller jusqu’au centre-ville.

Publié dans Littérature

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