Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 20

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Tous les vendredis, le journaliste écrivain et homme de scène Aleix Renyé , nous régale de ses nouvelles

LA SERVEUSE DU MATIN


Bon, c’est vrai, c’est difficile de supporter tous ces hommes bourrés, ou pas, qui lui parlent mal, qui essaient de la draguer ou de la peloter, les samedis soir et les dimanches après-midi. Surtout les dimanches, quand l’ennui et les rues désertiques de cette ville léthargique conduisent jusqu'au bar où elle est serveuse toute la collection de perdus, solitaires et déprimés à dix kilomètres à la ronde. Au bout des années, quand même, elle sait comment s’y prendre et ça va avec le métier...
Elle l’aime, son boulot. Surtout le matin, quand elle reçoit les premiers consommateurs -clients de café et sommeil, avec la nuit encore collée aux yeux- avec son sourire et sa bonne humeur, bien reveillée, chantonnant, avec ces mots et ces expressions maternelles qui, elle le voit bien, font plaisir aux habitués... Oui, elle aime son métier le matin...
Le soir, c’est pas pareil. Elle préfère éviter, mais le patron lui demande de changer le matin pour le soir de plus en plus souvent, surtout en periode de fêtes... L’ambiance change, les consommateurs ils ne sont pas comme une famille, contrairement au matin, ils sont, comment dire.. . bourrés d’idées fixes: alcool, sexe, jeu.
Quand elle était plus jeune -faut pas croire, elle n'est pas vieille, elle est jolie- elle en avait bien profité du travail de nuit. Elle n’a jamais trop bu ni touché à la drogue (bon, un peu quand même), par contre elle ne disait pas toujours non aux avances d’un client bien bâti...
Mais ça c’était avant. Aujourd’hui elle ressent un mépris profond pour ces fêtards alcoolisés qu’elle doit servir avec le sourire, et elle a renoncé aux jeux sexuels plus ou moins fortuits. Non, elle n’est pas en couple, non. Tout simplement elle prefère avoir la paix.
Elle a un appartement et un corps petits et bien propres et ça la dérange que quelqu'un y pénètre.. Elle est tranquille et affirme sans l'ombre d'une hésitation : elle est heureuse!

 

 

 

SDF
 

 

 

Pendant des jours, des semaines, il ne parle à personne si ce n’est au chien qui l’accompagne dans ses vagabondages. Il ne veut pas le reconnaître, mais il s’enfonce de plus en plus dans une solitude morbide. Il a trouvé un coin, en centre-ville, où il passe sa journée. Dans un morceau de carton il a écrit sa faim et il reste là, statique, absent, plongé dans ses pensées. Il laisse défiler les heures au rythme du bruit des pièces, très peu du reste, qui tombent dans son gobelet sale. Ce "peu" est suffisant pour assurer son mal vivre...
Des raisons qu'il n'a jamais avouées l’ont conduit, un beau jour, à rester à la marge. SDF, marginal, vagabond, il s’en fout. Il est là, c’est tout, comme il pourrait être ailleurs... Il fait partie du paysage urbain de cette rue commerçante où personne ne prête attention à lui...
Mais maintenant il devra parler. Il devra s’expliquer longuement sur cet acte que lui même ne s’explique pas. Pourquoi il a fait ça? Pourquoi il est sorti de son indifférence, a levé la tête, s’est mis débout et a agressé ce petit con? Les flics attendent des explications...
Il pourrait leur dire que c’est à cause de ces jeunes filles qui passent chaque jour devant lui en détournant la tête? Que ce petit con bien habillé et coiffé il l’a bien cherché pour être ce qu’il est? Il ne trouve pas d’autre raison à son geste. Et maintenant il se rend compte, prend conscience de l’agacement qu’il ressentait, chaque jour, en voyant des jolies filles passer et repasser, et rigoler et minauder avec ce petit con qui se la pète. Il se découvre, en attendant que les flics lui prennent sa déclaration, une rage sourde que jamais il n’avait soupçonnée.
Une heure plus tôt, il était encore ce sdf flou, personnage effacé, mal habillé et mal odorant... Et d’un coup il a bondi et s'est jeté sur ce mec quand il passait, comme d’habitude, avec les filles qui lui papillonnent autour. La pluie de coups de poing sur sa figure ont produit l’effet recherché, lèvres éclatées, oreilles déchirées, nez cassé...
Oui, comment expliquer tout ça aux flics qui l’appelent, juste maintenant, pour lui prendre sa déclaration?

Publié dans Littérature

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