Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 16

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Aleix Renyé journaliste, écrivain , homme de scène nous régale comme chaque vendredi de ses nouvelles

 

 

MALADE


Elle devrait être en train de pleurer, mais ses yeux s'entêtent à rester secs. Peut-être parce que dans son passé, elle a trop pleuré... Et maintenant ses yeux portent la marque du chagrin avec juste cette petite ride qui les fait s’incliner un petit peu, des yeux d'une permanente tristesse. Il y a bien longtemps qu'elle ne trouve plus aucune consolation dans son couple, et encore moins dans les mensonges et les regards troubles que lui adressent d’autres hommes. Quelquefois elle y a bien cru, à la sincérité d'un de ces regards possessifs; elle voulait bien croire que certaines choses ne s'étaient pas effacées, qu'elle n'avait pas vraiment disparu en tant que femme, qu'on pouvait encore l'aimer... L'illusion n'a jamais duré longtemps. Dans le fond, cette indifférence qui s'est installée entre eux, elle la voyait répétée, multipliée, avec les autres. Bien sûr, la nouveauté d'un corps inconnu pouvait rendre l'aventure alléchante, tant pour elle que pour l'autre. Mais elle découvrait que loin de lui apporter un réconfort, ces tristes relations la blessaient encore plus. Non, elle n'était pas faite non plus pour être la maîtresse de qui que ce soit.

Heureusement qu'elle a ses amies, avec qui elle peut parler, oser dire ce qu'elle pense sans qu'on lui fasse remarquer, en souriant, qu'elle ne comprend rien à rien...Avec elles, elle peut être elle-même, ce qu'elle n’arrive pas à être avec les autres gens.

Mais à présent, tout ça ne compte même plus. Comment le dire, à qui le dire, alors que brusquement elle sent arriver la fin de son existence inutile... Elle repoussait l'idée d'aller voir son médecin, angoissée comme si elle y voyait une sorte de présage. Et ces hémorragies qui persistaient, avec plus ou moins d'intensité... C'est lui qui l'avait pratiquement forcée à consulter, énervé par ce qu'il croyait être une excuse pour ne pas faire l'amour... Dès la première visite, le docteur n'avait pu masquer une attitude mi-préoccupée, mi-désinvolte dont le seul but est de ne pas trop inquiéter tout en commençant à préparer le terrain. Puis vinrent les analyses, en cachette, sans rien dire, ni à lui ni aux amies... Et aujourd'hui ce médecin -un ami de famille et aussi l’un de ses ex- lui a dit sans détour ce que, au fond, elle s'était déjà préparée à entendre. Oui, elle devrait pleurer, mais elle ne pleure pas. Elle ne ressent que cet immense sentiment d'injustice et de rancoeur. Et il lui est impossible à le confier à cet étranger avec qui elle vit depuis vingt ans.

 

LES RIDES DU PLASTICIEN


Les rides sont apparues inexorablement, suivant naturellement le rythme du code génétique qui lui avait été attribué à sa naissance. Le même phénomène biologique lui dégarnit le crâne, fait apparaître des “fils d’argent” sur les tempes... en clair, il commence à avoir des poils et cheveux blancs sur toutes les surfaces corporelles où la pilosité est présente et, côté santé, il a la prostate en sursis et il commence à être un habitué du gastro-entérologue. ça le tracasse, bien sûr, mais jamais il n'oserait évoquer ces sujets avec quelqu'un.

Pour le plasticien, son image est très importante. Il ne s’habille ni ne se soigne avec classe, plutôt le contraire. Son image est précisément celle du dilettante, du “je m'en fous de ces conneries du look”.

Si le l'empreinte irréversible de son patrimoine génétique imprime sur lui les signes du temps qui passe, rien n’entame ses convictions (esthétiques, politiques, sexuelles, émotionnelles...) acquises vers ses dix-huit ans.

Le plasticien était, tout au long de sa carrière, au Portugal pendant la révolution des oeillets, au Nicaragua avec les sandinistes, en Espagne à la mort du Franco, dans les convois pour entrer à la bande de Gaza...

Il organise, encore aujourd’hui, des happenings façon Dali, il signe toutes les pétitions -contre Sarkozy, pour un renouveau artistique, la défense des minorités culturelles et linguistiques du Tiers Monde (ne lui parlez pas de la défense du catalan, quand même, pour lui la défense "des patois" c’est du “passéisme réactionnaire qui met en péril les principes républicains”)

Ses oeuvres plastiques, ça fait longtemps qu'elles dorment dans l’obscurité de son atelier, qu’il ne se donne plus la peine de visiter. Sa dernière expo date de cinq ans, il sait que c’est la fin.

N’empêche, il tient bon. Il ira manifester contre la globalisation avec sa copine du moment, une ancienne élève des Beaux-Arts qui l’admire suffisamment pour que lui puisse l’aimer.

Publié dans Littérature

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