Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 10

Publié le par L'Œil du Pharynx

alx-jqt3x


Tous les vendredis l'écrivain, journaliste et homme de scène nous régale de ses nouvelles.

 

SHERIFF DES POUBELLES

 

 

Il a trouvé sa raison d’être, la façon d’être utile à la collectivité. Il est celui qui garantit l’ordre des poubelles dans le voisinage. Tout a commencé avec ses voisins sales, des porcs qui laissent traîner le container des poubelles dans la rue, sans se soucier de le remettre chez eux une fois passé le camion de ramassage.

Pendant des mois il sortait la nuit en cachette, tel un justicier poubellier, et il couchait le container au pas de la porte des voisins insolidaires. Un matin que le voisin chef de famille sortait de chez lui -à moité endormi et au pas de course- il s’est pris la poubelle entre les jambes et il s’est ouvert la tête en tombant sur le trottoir.

Pendant le séjour du voisin à l’hôpital il a eu l’idée d’élargir son action salutaire à tout le quartier. Chaque nuit il enfile ses habits sombres et, imbu de l’importance de sa mission, il part à la chasse aux poubelles déplacées, cassées ou abandonnées. Et il est inflexible avec les indélicats qui ne respectent pas le code de bonne conduite des poubelles. À visage découvert, maintenant, il sonne chez les fautifs à n’importe quelle heure et les menace de représailles en cas de récidive réprouvable et incivique.

Il a acquis une certaine notoriété dans la ville et certains font un détour, la nuit, pour voir le “sheriff poubelle” en pleine action. Il a ses admirateurs et, surtout, admiratrices. Des gens bien, amateurs d’ordre et de propreté, qui le soutiennent dans sa croisade contre la saleté envahissante du quartier. Une saleté -affirment ses supporters- qui est arrivée en même temps que tous ces “marginaux, gitans et autres roms, magrebins et noirs qui colonisent la ville”. Il est d’accord avec ces affirmations, il se dit que de la même manière qu’il se charge de nettoyer le quartier de ses poubelles déplacées et cassées, la police devrait s'occuper “d’un autre nettoyage”.

Mais, pour l’instant, ce qui le tracasse c’est le vent de révolte qui vient de se lever contre son "ordre" depuis quelques jours. Des anonymes malhonnêtes mettent son zèle à l’épreuve en mélangeant et en déplaçant les poubelles et, plus grave, en vidant leur contenu devant chez lui!

Quand même, c’est vrai, ces gens sans aucun sens civique, il faudrait s’en occuper sérieusement ! Et les policiers qui, chaque fois qu’il se rend au commissariat, ils rigolent ! Pauvre France! 

 

 

LA SOUTANE COMME PRÉSERVATIF

 

Il y pense tous les jours, et tous les jours il doit lutter contre ce désir qui l’obsède. C’est vrai, avec l’âge la pulsion n’est pas aussi prenante. Dans les longues heures de prière et pénitence qu'il s’impose il demande pardon pour le manque de remords et l’excitation malsaine qu’il ressent, qu’il a toujours ressentie, au contact des enfants. Il vit avec ce poids, cette peur que ces enfants, -maintenant des hommes mariés et pères d’autres enfants aussi désirables- veuillent lui demander des comptes devant la justice ou face-à-face...

Heureusement que l'évêque, sans scandale ni publicité, l’a mis en quarantaine et il ne doit plus assurer son ministère auprès d’autant de tentations. Il porte la soutane, encore. Et il ne la porte pas pour ses convictions intégristes, non. Pour lui la soutane est comme un préservatif pour ses pulsions les plus noires. En soutane il n’oserait pas toucher un enfant...

Non, il est bien décidé à pas retomber dans la spirale de la tentation de ce diable qui envahit le corps et l'esprit. Il ne s’autorise qu’une sortie quotidienne, en plein jour, pour promener sa soutane effilochée sur son corps décrépite et malade. Il ne fréquente que des hommes de son âge, tous pleins de douleurs arthritiques, déchets humains qui ont trouvé dans la religion et l’alcool le refuge et la consolation de leur fin de vie. Mais ça lui coûte, beaucoup, de ne pas y penser... C’est dur de ne pas laisser son imagination s’envoler quand il croise dans la rue des enfant si beaux, avec cette beauté innocente qui lui réveille autant de passion...

Quant l'évêque l’a mis à la retraite il pensait que c’était fini, que son calvaire touchait à sa fin, mais non ! À présent il panique quand, très souvent, la télé et les journaux n'arrêtent pas de parler de ces procès et ces arrestations d’autres prêtres qui n’ont pas eu la chance d’avoir, comme lui, un évêque aussi compréhensif.

Publié dans Littérature

Commenter cet article