Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 11

Publié le par L'Œil du Pharynx

tous les vendredi , sauf panne d'internet , l'écrivain, journaliste et homme scène Aleix Renyé, nous régale de ses nouvellescareto

 

JOURNALISTE

 


Il s’agit d’un professionnel reconnu. Respecté dans la rédaction du journal de la ville et dans les institutions locales, départementales et, parfois, régionales. C’est à lui que l’élite de la politique et l'économie provinciale s’adresse pour faire passer des informations et confidences intéressées. Il sait qui et quoi, quel est, à chaque moment, le rapport de forces entre les différents clans, lobbies, partis, il est au courant des dernières histoires, louches ou pas, les dernières coucheries, les prochaines faillites...
Dans son coffre il garde les rapports confidentiels, les infos et photos compromettantes, certains documents disparus... Sans aucun doute, c'est LE spécialiste pour humer d’où va souffler le vent et, s’il le faut, tourner le dos à celui qui va tomber en disgrâce (tout en recueillant son témoignage) et s'acoquiner avec le plus fort.
Il est intouchable, tout le monde le craint et lui fait allégeance. Il n’a aucun intérêt à ce que cela change, ni à ce que ce coin perdu, cette ville morose, se réveille. Toutes les magouilles, saletés, misères des responsables, il les cache, tout en gardant les preuves bien au chaud. Pas question que ses amis bien placés se trouvent emmerdés avec des fuites sur ces petites débilités personnelles ou ses affaires pas trop claires. Si une information confidentielle est portée à sa connaissance, il prévient tout de suite ses amis incriminés pour qu’ils fassent attention. Et toutes les infos délicates qui arrivent dans son journal passent entre ses mains. Les jeunes et fougueux journalistes qui démarrent dans le métier le savent, pas question de faire sa course au Pullitzer, toute info compromettante doit lui être adressée!
On le lui rend bien, tous ces petits et grands services, et ça va continuer. Il personnifie l'équilibre parfait entre les intérêts des forces vives du coin et ceux du journalisme anodin et populiste du journal qui l'embauche.
Le problème c’est l'arrivée de néophytes dans la profession, qui ne respectent rien, qui cherchent à provoquer des scandales, qui fouillent pour trouver le scoop. Avec des hebdos à la con, des sites et des blogs, ils veulent perturber la tranquillité des bons citoyens, essaient de faire perdre crédibilité aux hommes qui dirigent les institutions locales.
Pour ne pas perdre la face, il a du déterrer quelques uns de ses dossiers et les publier de façon soft, pour ne pas se laisser déborder par ces cons qui se croient en mission, qui ont pour religion “la recherche de la vérité”, sans tenir compte des équilibres et des rapports de forces et, bien entendu, des intérêts personnels.
Il est convaincu qu'il n'est pas possible que ces croisés de la prétendue vérité fassent ça pour la gloire, par vocation. Il doit y avoir quelqu'un derrière, quelqu’un qui lui veut la peau, qui veut l’achever professionnellement et personnellement.
Il vient de démarrer une série d’articles, très bien écrits comme il sait si bien le faire, pour dénoncer la malhonnêteté de ces prétendus journalistes qui sévissent en dehors du seul journal sérieux et crédible, le sien. 


AMOUREUSE

Ça fait déjà plusieurs jours qu'il faut qu’elle enlève la couette. Elles sont maintenant loin ces nuits glaciales et interminables au cours desquelles se confondaient rigueur météorologique et absence de chaleur humaine, la présence d'un autre corps contre le sien. La nuit, malgré cette couette maintenant gênante, elle endure frissons, doutes et pleurs. Cet autre corps, maintenant elle l'a ... depuis quelques jours... de temps en temps... quand il vient passer une heure ou deux chez elle pour échanger tiédeurs et moiteurs... Ce samedi matin elle n'a pas le courage de se lever, de ranger, de faire lessive et vaisselle... Il va être bientôt midi et elle se trouve bien ainsi, se complaisant dans ses propres mensonges : qu'elle a encore sommeil, qu'elle peut continuer à penser à lui, à mouiller pour lui une fois de plus, à se laisser emporter par ses délires... Elle sait bien qu'elle finira par se lever, en colère, quand la réalité s’imposera aux tendres mensonges qui la font vivre. Et de plus elle doit aller déjeuner chez sa soeur à qui elle a promis depuis longtemps d’aller faire des courses ensemble, elle ne peut pas faire autrement. Et bien entendu elle ne peut pas lui dire, à sa soeur, qu'elle la supporte de moins en moins ; que de la voir heureuse, elle et son fils, la rend de plus en plus triste. Et surtout, les commentaires du reste de la famille, du genre "et toi ? Alors, c'est pour quand l'heureux événement ?", "et avec qui tu sors, maintenant ?", "ma fille, à ton âge, tu devrais être un peu moins difficile... je ne comprends pas pourquoi tu as quitté Marc, c'était un brave garçon..." Après ces séances familiales, elle passe toujours le reste de la journée à pleurer, angoissée, coupable... Heureusement, maintenant elle a Maurice. Mais surtout pas question d'en parler à la famille. Elle ne va pas leur expliquer qu'elle est amoureuse d'un homme marié qui lui dit qu'il l'aime par dessus tout, qui lui murmure qu'elle est la femme de sa vie, qui lui jure qu'il ne fait plus l'amour avec la sienne depuis longtemps... mais qu’il ne peut pas la quitter déjà, qu'il ne veut pas la faire souffrir, qu'il a besoin de temps... Il est si bon, si tendre, Maurice... Elle pense très fort à lui pour pouvoir affronter un week-end inutile de plus.

Publié dans Littérature

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