Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 12

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Journaliste, écrivain et homme de scène voici des nouvelles fraîche d'Aleix Renyé

VIEILLE FILLE


Elle est arrivée au village enfant, avec sa mère, il y a 40 ans. Une mère jeune et seule dont les origines sont imprécises. Une femme qui engrenait de longues journées ramassant pommes de terre, cueillant des abricots et pêches, les vendanges, et toutes les tâches ingrates dans les champs, payées misérablement. Si elle n’était pas dans les champs, elle faisait le ménage, la journée, dans les maisons de femmes et filles de ses patrons paysans. La nuit, elle accueillait ces mêmes patrons chez elle -quand la petite s’était endormie- pour leur donner, pour quatre sous supplémentaires, des orgasmes tristes de sensualité rurale.

La petite fille a grandi avec ce modèle, une mère prête à tout pour elle. Elle a souffert avec sa mère le mépris, qui se transmet de pères en fils, envers ces femmes seules et “pas d’ici”.

Adolescente, quand ses rondeurs commençaient à faire tourner la tête aux hommes, sa mère lui payait avec ses économies le voyage, l’été, “au pays”. La rumeur affirmait qu'en fait, elle partait faire la pute pour des touristes...

Avec tout ça, très peu de garçons du village osaient l'aborder, si ce n'était dans le but d’obtenir gratuitement -ils en étaient sûrs- ce que d’autres obtenaient en payant.

Malgré tout, le temps aidant, elle se sent bien dans sa petite maison du village, avec sa mère déjà vieille. L’une et l’autre ont assumé avec résignation le rôle qu’on a voulu leur attribuer et tout le monde y a trouvé son compte.

Aujourd'hui la jeune fille est devenue, sans s'en apercevoir, une vieille fille. Mais elle s’habille encore avec ces minijupes et pulls moulants démodés, des habits qui ont mal vieilli et qui ont gardé la taille d’origine; elle doit les ajuster de plus en plus souvent, ils peinent à contenir les rondeurs généreuses de sa propriétaire. Pourtant, au fil du temps, avec sa mère qui vieillit, et elle, qui devient ronde et flétrie les mauvaises langues du village se sont tues.

Les deux femmes ont gagné enfin le droit, au bout des années et des peines, à vivre tranquilles.

 

PROFITEUR

 


Il ne veut pas faire ostentation de sa situation sociale. Il ne veut pas passer, devant ses amis, comme un fils à papa avec les poches pleines. C’est pour ça qu’il sort sans un sou et sans ses cartes bancaires. Ses connaissances s'arrangent pour éviter ses invitations pour l’apéro, le café, le resto ou pour une virée sur la côte en été, car ils savent qu’ils vont finir par devoir payer, prendre tout à leur charge.

Tous, un jour ou l’autre, sont tombés dans le panneau. Il vous rencontre dans la rue, à l'occasion d'un vernissage, un concert,ou n’importe lequel des nombreux rendez-vous politiques, culturels ou sociaux de la ville. Il vous raconte, avec sa verve exubérante, son quotidien à Berlin, à Barcelone, à Paris, en Andorre, où il a (bon, où sa famille a) des maisons, des propriétés, entreprises et intérêts. Au milieu de ses explications plaisantes et des anecdotes amusantes, il vous invite à vous asseoir sur une terrasse, ou à manger dans un resto si c’est l’heure. Vous passez un excellent moment, il est très agreable et il a toujours des informations et points de vue originaux sur tous les sujets de l’actualité.

Mais quand arrive l'heure de régler l’addition, il commence à chercher dans toutes ses poches, regarde avec étonnement son porte-feuille et, inexorablement, affirme qu’il a oublié sa carte bleue et l’argent, il vous demande de payer et, d'un air détachée, vous assure que la prochaine fois c’est pour lui.

Ses victimes sont de plus en plus nombreuses et son cas alimente les commentaires mondains. Certains vont même jusqu'à comptabliliser le nombre de fois que les noms les plus connus du monde de la politique (gauche ou droite, il ne fait pas de discrimination), la culture, les affaires, se sont faits berner . On le voit de moins en moins,maintenant en ville... il faut dire qu'il ne lui reste plus grand monde à embobiner et il se voit contraint de promener sa désinvolture dans toutes ces autres villes où son papa à des intérêts.

Publié dans Littérature

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