Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 13

Publié le par L'Œil du Pharynx

 

Tous les vendredi, le journaliste, écrivain et homme de scène nous régale de ses nouvelles!

CATALANOPHAGES

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Elles arrivent du Nord, du Nord lointain, un peu plus loin que le Nord hexagonal. Peut-être aussi de l’Est, mais c’est plus rare... Dans le Nord plus où moins extrême et dans l’Est incognite, -allez savoir pourquoi- une envie de soleil et d’aventure leur réveille un intérêt inouï pour les langues romanes et, parmi elles le catalan. Dans les brumes de leurs pays respectifs, elles étudient pendant quelques années la langue, lisent des livres, se font des amis catalans sur facebook, lisent les journaux de Barcelona sur internet... Un beau jour, elles réussissent à avoir une bourse d’un de ces nombreux organismes européens qui facilitent la mobilité d’étudiants et viennent s’installer en Catalogne. Leur mission, le sujet de leur travail académique, est l’étude sur le terrain de l’état de la langue et de la culture et, plus largement, des raisons pour lesquelles les catalans s’entêtent, après autant de malheurs historiques, à continuer à parler une langue minoritaire et à réclamer allez savoir quels droits politiques ou territoriaux.

Elles (oui, elles, le genre masculin ne semble pas trop attiré par ce sujet) commencent leur travail avec méthode, organisation et abnégation. Frappent à la porte d'associations, librairies, journaux, groupes musicaux -folkloriques ou pas-, partis politiques. Soumettent à qui veut bien s'y plier, leur demande d' interrogatoire poussé (mais charmant et poli) sur les habitudes linguistiques, les codes sociaux et les choix politiques. Certains sujets d’études arrivent à se considérer comme cobayes -ou autres animaux de laboratoire- dans le regard de ces scientifiques hyperboréennes (regard, soit dit en passant, très perturbateur dans la plupart des occasions, aux yeux bleu délavé qui scrutent et cherchent les yeux de leurs interlocuteurs).

Petit à petit, installées dans un petit studio de la ville objet de l’étude, elles commencent à lier connaissances. Surtout avec les mâles de l'espèce indigène étudiée. Elles s’étonnent que ce peuple -qu’elles croyaient plongé dans le malheur et la plainte- dégage ce charme méditerranéen, cette nonchalance séductrice et cet art de vivre perturbateur... Tout ça, chez les hommes. Les femmes ce n'est pas pareil. Avec elles, sous des air gentils, on y voit une méfiance et jalousie à peine dissimulées, aux aguets comme des panthères.

Bref, elles rencontrent des jeunes et de moins jeunes ouverts d'esprit, modernes, sympathiques tous disposés à leur faire oublier l’éloignement de leur pays, leur faire connaître à fond la réalité catalane.

Leur travail, leur recherche, commence à prendre du retard... ou de l’avance, tout dépend. Parce qu'elles progressent beaucoup dans la connaissance profonde des coutumes locales, les codes sociaux et des performances intimes de certains sujets d’étude.

Les mois s'écoulent et le travail rigoureux l’est de moins en moins, il passe des jours dans un tiroir du bureau du petit studio qu’elles désertent de plus en plus souvent.

Un beau jour, elles s'aperçoivent qu’il ne reste qu'un mois pour finir. De façon radicale, inexplicable pour leurs amitiés masculines, elles disparaissent, s’enferment dans leur studio avec leurs notes, enregistrements et souvenirs d’un an d’aventure catalane et rédigent leur travail, qui doit garantir la suite de leur avenir dans ces pays austères, organisés et appliqués.

Et elles s’en vont, laissant derrière elles quelques coeurs mâles tuméfies, qui jamais ne reconnaîtront en être tombés amoureux...

 

LE COURTISAN DE LA REPUBLIQUE

 

Il ne sait pas encore aujourd’hui, dix ans après, pourquoi il fut élu à la chambre consulaire. Il y resta le temps d’un mandat, pas plus, sans jamais savoir exactement en quoi consistait sa fonction. Mais cette obscure charge fut un passeport pour s'introduire dans les bons salons de la bourgeoisie perpignanaise. Il n’en revenait pas, au début, de la cordialité de tous, de partager table ou apéritif avec ces gens -Préfet, députés et sénateurs, présidents des conseils régional et départemental, maires, chefs d’entreprises, artistes- qu’on voit souvent dans le journal. Il y prit goût. Sa charge d’élu consulaire arrivée à échéance, son nom figurait dans les bonnes listes et, encore aujourd’hui, il reçoit les cartons d’invitation. Malgré ses efforts vestimentaires, jamais il n’a pu se débarrasser de cet air déplacé. Jamais il n’a pu, non plus, suivre une conversation sur les sujets intellectuels, techniques ou politiques qui surgissent dans ces lieux, parfois. Il s’en fout, il sait qu’il n’est pas le seul.

Donc, il n’y a pas de conférence de presse, inauguration, journées d’études, sauterie, spectacle ou défilé républicain où il ne soit présent au milieu du cortège de courtisans qui forment l'aréopage de la personnalité du jour.

C’est vrai, il a remarqué que le temps passant, sa place position rétrograde vers la queue , et que les gens importants le saluent, maintenant, d'un sourire poli et forcé. Leurs épouses, déjà, ne lui adressent plus la parole dans les réceptions et repas en ville, le regardent tel un intrus.

Il faut qu’il fasse quelque chose, ce n’est pas imaginable qu’il puisse ne pas figurer parmi les noms qui comptent dans le département. Il faudrait qu’il soit élu à nouveau.... tiens, il va passer voir comment se présentent les listes pour les prochaines élections consulaires...

Publié dans Littérature

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