Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 14

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Tous les vendredis l'écrivain, journaliste et homme scène Aleix Renyè nous régale de ses nouvelles

L’ENIVREMENT DES SENTEURS, L'ÉVENTAIL DE COULEURS ET LE CHARME BUCOLIQUE

 

 

L'âge commence à lui peser, le désert émotionnel aussi, mais rien de tout ça ne se laisse entrevoir dans son port hautain, son oeil vif, sa peau bronzée et son élocution assureé. On sent qu’il est habitué à prendre des décisions, et à ne pas être contredit. ça n'est pas imaginable, pour lui, de montrer ses faiblesses vu qu’il est le chef de file qui assure les sorties et randonnées avec ses chaussures de marche, petit sac et bâton de chez Décathlon.

Il faut être au top devant les autres habitués des parcours-découvertes et autres randonnées pédestres qu’il organise avec son association, à laquelle il a consacré tout son temps, après la disparition de son épouse...

Avec les gens qui en font partie, il est lié par une amitié qui ne va pas plus loin que des velléités communes relatives aux sciences naturelles. Tout le monde reconnaît, quant même, qu’il n'y a personne comme lui pour parler -avec sa belle voix et son accent parisien (qu’il prend quand il parle en public)- de “l'enivrement des senteurs exotiques, du charme bucolique, l’éventail des couleurs...” et autres figures dialectico-poétiques surannées dignes d’un correspondant de presse locale dans un hameau perdu. Au fait, il l’avait été, correspondant, dans son village pour le journal de sa région, avant d’acheter son pavillon au soleil avec sa femme et “descendre dans le sud” .

Cette façon d’être, de parler et d’écrire (car il écrit tout seul le bulletin de l'association, dans un style “particulier et inspiré”) lui confèrent un certain prestige auprès des femmes d’un certain âge qui fréquentent l'association. Les parcours-découvertes et les cours sur la mycologie qu’il organise chaque rentrée sont toujours assidument suivis par d’un public féminin attentif. 

Lui, il dirige les débats bien droit, parlant distinctement et distribuant les tours de parole à certains orateurs qui lui ressemblent, qui parlent de forêts et de champignons. Orateurs d’un certain âge aussi, qui n’oublient pas, au cours de leurs exposés, de revenir sur “l'enivrement des senteurs exotiques, le charme bucolique, l'éventail des couleurs...” et autres lieux communs de la lyrique rurale.

Sans ces “excellentes figures poétiques” (il a gardé un exemplaire du journal local où on l'avait qualifié de la sorte lors d'une de ses conférences) l’assistance serait comme déroutée, comme si le monde avait changé, comme si tous avaient pris un coup de vieux.

 

LA SECTE DES MÉMÉS

 

 

Il est bien clair que l'office religieux hebdomadaire représente pour elle davantage une sortie destinée à retrouver les amies, qu'une obligation. Il faut dire qu'elle n'est pas vraiment préoccupée par le sens profond de la pratique religieuse. Elle se contente de suivre l'enseignement que lui ont donné les soeurs chez qui sont passées la plupart des femmes du village de sa génération. Les hommes, c'était différent, eux allaient à l'école communale. Voilà pourquoi ce sont pour la plupart des mécréants. Maintenant, même les curés qui viennent dire la messe ont l'air de ne pas trop y croire. Des curés qui changent souvent et qui n'habitent même pas au village. Elle et ses amies ont du mal à se confesser à lui. Il n'y a plus cette confiance teintée de séduction (divine, bien entendu!) qu'il y avait avec l'abbé qui était resté si longtemps au village. Il était inflexible, sévère, il savait leur imposer ce qu'elles devaient penser, et même pour qui elles devaient voter. Les nouveaux curés d'aujourd'hui ont tendance à se débiner quand il s'agit de libre-arbitre. Ah non, l'Eglise n'est plus ce qu'elle était. Et pourtant, elle ne songe pas à changer quoi que ce soit, elle a trop d'années de pratique et d'habitudes derrière elle.

Avec les amies qui lui restent (certaines sont décédées, d'autres ne peuvent plus se déplacer) elle continue à préparer et fleurir l'autel, à participer au conseil paroissial et à organiser la kermesse annuelle. Heureusement qu'il y a les jeunes qui vont au catéchisme (plus ou moins forcés d'y aller) et qui viennent à la messe. Il arrive même qu’on en retrouve un qui, après avoir fait sa première communion, se mette à fréquenter l'office et -qui sait?- peut-être ira au seminaire et deviendra, un jour, le futur curé de la paroisse...

Publié dans Littérature

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