Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 19

Publié le par L'Œil du Pharynx

 

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Aleix Renyé journaliste, écrivain et homme de scène , nous régale de ses nouvelles 
L' IMPATIENCE D'UNE VIE QUI S'ECHAPPE

Depuis sa fenêtre, elle voit bien comme le quartier est en train de changer. Certains jours elle s'inquiète, importunée par les allées et venues de ces oisifs qui perturbent le rythme tranquille qui cadre si bien sa vie. Certains jours, sans comprendre pourquoi, les agitations désordonnées de ces nouveaux venus la font revivre, lui rappellent ses années d’adolescente, les rires résonnant dans la soirée, quand les adultes prenaient ensemble le frais, alors qu'elle et les autres jeunes gens se retrouvaient dans les recoins sombres des ruelles et placettes. Parfois elle a du mal à réfréner ces surprenants picotements sensuels quand elle guette à travers les volets ces beaux et athlétiques jeunes gens qui chahutent dans la rue. Bien sûr, comme les autres voisines de son âge -habitantes du quartier depuis toujours, seules comme elle dans des appartements trop grands une fois les enfants partis et le mari décédé-, elle se plaint des changements, des nouveaux venus, du bruit, de l'insécurité provoquée par tout ce qui est nouveau.
Elle a toujours été bien considérée par son voisinage, elle a signé les pétitions demandant à la mairie davantage de calme et de policiers, elle est toujours volontaire quand il s'agit d'organiser une tombola ou fleurir l'autel de la paroisse. Elle ne confiera jamais à personne qu'elle attend, chaque jour, le moment où ces jeunes insolents sont devant chez elle pour sortir la poubelle. Leur seule vue, leur odeur, alimentent les dernières fantaisies, agrémentent les derniers soubresauts, d'une vie qui lui a échappée depuis bien longtemps.

ANTONIO
Les clients de son établissement -mi-resto espagnol , mi-pizzeria- le trouvent sympathique, Antonio. Un peu lourd, ça oui, avec sa bonne humeur permanente, ses histoires prétendument drôles, son mélange de langues qui rend son élocution difficile à comprendre si on n'y est pas habitué...
Pour tous ceux qui, chaque midi, remettent l'état de santé de leurs estomacs entre ses mains, il est devenu un de ces personnages typiques qui composent la mosaïque humaine perpignanaise. Très peu d’entre eux savent qu’Antonio, sous son apparente insouciance et sa bonhomie masque les blessures de l’immigrant qui a dû se taire, se mordre la langue, souffrir de l'indifférence et subir les réflexions peu amènes des “gens de bien”. Qu’il a dû apprendre sur le tas le français et le catalan, bosser de longues années dans les champs sous les ordres de paysans qui l’exploitaient sans vergogne, qui s’adressaient à lui comme à un handicapé mental.
Il ne l’a pas oublié, tout ça, Antonio. Sa jovialité permanente cache comme un désir de vengeance... Ses sauts et bizarreries linguistiques en fonction de la langue de ses clients sont, pour lui, comme une revanche quotidienne. Il se dit en lui même qu’il est le patron, maintenant.
Trente ans en plus tôt (peut-être trente-cinq, il a perdu le compte) il a débarqué de son Andalousie natale dans un village du Riberal pour faire les vendanges. Jeune et bosseur, avec l’envie de ne pas retourner dans son pays. Finies les vendanges, il resta dans ce village, il n'alla pas plus loin, à cause de la jeune fille avec qui il vivait une belle histoire d’amour. Son amoureuse faisait partie (fait partie, qu’il a revue récemment!) d’une de ces vieilles familles catho du coin, et son histoire d’amour avec un étranger venu faire les vendanges avait fait beaucoup de bruit, à l'époque. Ils aménagèrent ensemble squattant dans un “casot” au milieu des vignes.... ce fut un des ces nombreux petits scandales des années 70 dans ce Roussillon rural et archaïque, en ces années où les mentalités allaient changer par la force des choses...
L’histoire d’amour ne dura guère, mais lui il avait trouvé sa place, il se trouvait bien, beaucoup mieux que dans l’Andalousie noire, écrasée par l’église, la dictature et les grands propriétaires terriens. Il adopta le pays malgré que le pays ne l’adoptât pas tout à fait...
Il a exercé tous les boulots possibles et imaginables, journalier dans les champs, dans la construction, éboueur, plagiste... Le contact avec les gens du pays lui donnait, peu à peu et de façon approximative, une certaine aisance dans les deux langues que lui parlaient ses patrons. Vingt ans de sacrifices lui ont apporté le permis d'acquérir ce restaurant-pizzeria qui est complet chaque midi (un peu moins le soir). Il fait son pizzaiolo, mais le succès du resto il le doit à sa mère et à sa soeur, qu’il a fait venir d’Andalousie, et à sa vrai cuisine typique espagnole.

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