Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 21

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Tous les vendredis, le journaliste écrivain et homme de scène Aleix Renyé, nous régale de ses nouvelles  

 

AMANT NÉOPHYTE

 

L’homme ressasse sa frustration -qu’il mélange avec du gin et beaucoup de culpabilité- dans ce bar design de banlieue chic, où il vient de déposer celle qui -s’il avait été moins con, se dit t’il- serait déjà sa maîtresse. “Bien fait pour moi!” s’exclame t-il , provoquant des regards réprobateurs du barman et des rares clients à cette heure creuse de l’après-midi. “Je me pointe à un rendez-vous galant sans rien prévoir, comme un con!”
Il a dépassé déjà la cinquantaine, mais en ce domaine il serait plutôt du genre adolescent attardé. En ce début d’après-midi il a donné rendez-vous, pour la première fois de sa vie, à une autre femme que la sienne. Pendant toute la matinée, avant la pause déjeuner, il a fait semblant d’être malade, au boulot, et il a annoncé au patron et à ses collègues (certaines, des amies à sa femme) qu’il allait voir le médecin.
Il l’a emmenée dans un parc botanique qu’il a découvert un dimanche, en promenade après une dispute avec sa femme. Il a conduit cette jeune femme -en tout cas, plus jeune que lui- à travers des allées, entre végétaux étiquetés, faisant mine d’être un expert...
Le désir le tenaillait, mais il n’a osé l’embrasser qu’au bout d’une heure. L’endroit solitaire a accueilli ses caresses maladroites, la lutte de ses doigts engourdis contre boutons récalcitrants et autres fermetures. Les habits hivernaux et le froid humide, ne rendaient pas la tâche facile. Il est arrivé, quand même, à glisser une main dans son corsage et à caresser ses seins (bon, pas tout à fait, il n’est arrivé qu’à un seul seulement) pendant qu'il lui parlait de la beauté de ses yeux. Il a essayé aussi de glisser l’autre main dans le pantalon (quand même, elle aurait pu prévoir et mettre une jupe...) mais les collants ont fait de la résistance et -tout en enchaînant son discours essoufflé sur sa grande sensibilité à elle- il n’a pu caresser les fesses qui l’obsèdent qu'à travers le toucher désagréable du nylon... Au bout d’un certain temps il fallait bien se rendre à l'évidence qu'il n'était pas très habile pour défaire et dégrafer et la situation virant au comique, elle lui a demandé s’il n’avait “prévu rien d’autre”. Et “con comme je suis” se répète-t’il, il n'a rien trouvé rien de mieux que de lui proposer une nouvelle promenade botanique la semaine prochaine!
Ironique et condescendante, elle lui a rétorqué: “tu es sûr de pouvoir patienter une semaine? tu sais, il y a des hôtels où on n’aurait pas ce froid de canard... bon, écoute, laissons tomber et tu ferais bien de me raccompagner et de rentrer chez toi”.
Oui, maintenant il le sait, qu'accéder au statut d'amant ne s’improvise ... Au fait, qu’est-ce qu’il dira à sa femme si une de ses collègues lui raconte qu’il n’était pas au boulot cet après-midi?

 

MONOGRAPHIQUE
Il s’en fout, si tout le monde l'appelle “le monographique”. Tant qu’on le laisse s’exprimer, aller au bout de ses arguments et, surtout, qu’on ne lui coupe pas la parole avec des réflexions de néophyte... ils peuvent l’appeler comme ils veulent!
Animé par ses envolées prosélytistes, il veut faire profiter tout le monde de ses connaissances acquises pendant de longues années d’études solitaires et boulimiques. Tout le monde reconnaît sa valeur, sa force de volonté, son savoir... mais tout le monde essaie de s’éloigner de lui! Il n'a qu’un sujet de conversation, le sien. Il balaie d’un geste agacé toute interruption pour essayer de changer le cours de l’échange, si on peut l'appeler ainsi.
Collègues et connaissances ne peuvent s'empêcher de fuir quand il approche, surtout ne pas se trouver tout seul face à lui et encaisser toutes ses explications, argumentations et éclaircissements faits -il faut lui reconnaître- d’une façon très didactique.
Il voit bien que ses interventions sauvages ne donnent pas les résultats escomptés, que tout le monde essaye de s'éclipser au bout de cinq minutes d'explications savantes, et que le laissent tout seul avec des excuses futiles. Pour remédier à ces pseudo-empêchements, il a essayé de prévenir suffisamment à l'avance connaissances, organisateurs et amis de sa future présence. Ils pourraient alors prévoir de lui réserver la journée, voire la demi-journée à la limite; et profiter ainsi de sa compagnie et de ses connaissances.
D’un coup, le monographique a pu constater que tous ses correspondants ont un agenda pas possible, chargé au maximum, que malgré sa sympathie ils ne peuvent pas le caser dans l’agenda gonflé avant... voyons... bon... peut-être... Ils finissent tous par lui dire qu’ils vont le rappeler pour fixer une date...
En manque de public, le monographique s’est lancé à la recherche de nouveaux publics, susceptibles d’écouter, sans signes évidents d’impatience, sa verborhée savante.
On peut le croiser dans des bars et établissements nocturnes en train de défendre ses théories et points de vues originaux, en conversation avec des inconnus, amis d’une nuit, qui l’écoutent avec les yeux rouges mi-clos, pommettes rouges aussi, qui se taisent et l'écoutent en faisant "oui" de la tête à intervalles réguliers, disposés à souscrire à n’importe quelle thèse. L’heure tardive et les substances légales ou illégales ingurgitées, fumées ou piquées rendent acceptable et compréhensible le discours du monographique. Il a trouvé ainsi sa vocation, répandre sa bonne parole, la nuit, à la recherche de nouveaux adeptes à rallier à sa théorie révolutionnaire.

Publié dans Littérature

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