Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 22

Publié le par L'Œil du Pharynx

Tous les vendredis, le journaliste, écrivain et hommes de scéne Aleix Renyé nous donne de ses nouvelles...renye.jpg

LE CHEQUE ET LE WEEK-END

 


A "Pôle Emploi" ils lui ont trouvé ce boulot de merde, après cinq ans de chômage. Tout un mois de galère avec des mecs pas possible, des cas sociaux et ex-taulards en réinsertion...
Il a mal partout, les mains toutes coupées et gonflées... mais là où ça fait le plus mal est à sa fierté de caïd. Fini, de traîner et faire sa loi, il est trop fatigué quand il rentre, le soir. Il ne lui reste que la force de passer chez Hassan lui acheter n’importe quoi à grignoter, tchatcher un peu -en arabe ou kabyle, selon les présents.
Heureusement qu' Hassan est une bonne pâte -et qu’il lui doit de fières chandelles- et lui laisse prendre ce qu’il veut à crédit. Sinon, il ne pourrait pas manger, ce week-end. On l’a payé avec un chèque à la fin de la journée et il n’a pas un euro en poche. En plus, à la banque on ne va débloquer la somme que dans quelques jours... Il n’a rien pour passer le week-end... il ne pourra pas se soûler comme tous les samedis, comme il en a l’habitude depuis qu’elle est partie et qu'il peut faire ce qu’il veut sans qu’elle s’en mêle... le simple fait de penser à elle, quand même, ça lui provoque un pincement au coeur qu’il réprime en rigolant. Il en a besoin, de boire. Boire suffisamment pour passer le dimanche abruti et allongé dans son lit, caché sous des draps sales et déchirés, et pleurer à moité inconscient. Surtout ne pas penser, ne pas sombrer, ne vouloir voir que le vide, le rien-du-tout!
Non, c’e nest pas possible de passer un week-end sans alcool. Jamais il n'a été religieux, il s'en fout des discours et menaces d’Aziz et de ses copains barbus à la con! Tiens, Didier doit passer chez Hassan avec Miryam, comme tous les vendredis soir; il va lui demander vingt euros... Il va les rembourser, Hassan et Didier, et les autres, c’est sûr, quand il pourra toucher son chèque...

STOÎQUE


Adolescent, il décida solemnement de devenir stoïque, et il commença à pratiquer l’impassibilité et l'indifférence devant tous les stimuli de la vie. Il se créa une armure qui ne laissait passer aucune émotion, aucune réaction face aux plaisirs ou aux douleurs. Dans sa jeunesse il avait pensé rejoindre l'Ordre des moines cisterciens, mais tout bien réfléchi, c’était trop facile. Il voulait exercer son stoïcisme partout dans le monde. Au bout de quelques années il allait devenir un des grands spécialistes du stoïcisme théorique et pratique. il pouvait parler pendant des heures des grands maîtres grecs ou latins de la philosophie stoïque. Zénon de Citium, Cléanthe et Chrysippe de Soles, Panaïtios de Rhodes ou Posidonius et Sénèque, Épictète et Marc Aurèle n’ont plus de secrets pour lui (il prefère les derniers, dont il se sent l'héritier). 
Ce qui fait son originalité c’est son auto-didactisme qui l’éloigne des doctes philosophes. Ces derniers le considérant comme un néophyte prétentieux. Mais ce qui est remarquable chez lui c’est la pratique quotidienne des enseignements de cette école philosophique. Il en parle peu, de sa mise en pratique des préceptes stoïques, il ne veut pas être celui par qui le scandale arrive dans les cercles intellectuels.
Malgré lui, il a acquis une renommée certaine. Il ne passe pas inaperçu, toujours faisant la tête, air dilettante, voix monocorde.
Son stoïcisme, quand même, l’a aidé à endurer les épreuves que la vie s’est acharnée à lui faire subir. Impassible et indifférent, stoïque, il a assisté au départ de sa femme (elle aussi était devenu stoïque à ses côtés) avec les meubles, l’argent et les gosses; à la perte de son emploi quand le patron lui faisait savoir, stoïquement, qu’il n’avait plus besoin de ses services; aux défaites répétées de son option politique pour laquelle il se bat stoïquement; aux longs mois d’hôpital à cause de l’arbre (stoïque?) qui lui est tombé dessus un soir de tramontane... Oui, le stoïque moderne a su vaincre toutes ces misères. Son seul soucis c’est cet ulcère qui lui ronge l’estomac et qui, en pleine crise, lui provoque un léger et imperceptible rictus de douleur... il s’en veut, à ces moments là, de pas être parfaitement stoïque!

Publié dans Littérature

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