Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 23

Publié le par L'Œil du Pharynx

oiu.jpg

Le journaliste, écrivain et homme de scène Aleix Renyé , nous régale tous les vendredis de ses nouvelles

IDEE ORIGINALE DE L’ARTISTE

Son nom a des sonorités exotiques, un de ces noms qui en jettent sur les cartons d’invitation d’une exposition. Avec le temps il a adopté ces attitudes, ces idées, cette façon de se tenir et de s’habiller qui le caractérisent. Jeune, peu de temps après sa sortie par la petite porte de la vague école d’art d’un pays lointain -oubliée, curieusement, dans sa biographie et son cv- il a eu une idée artistique originale qu’il a fixé dans une oeuvre. Les opinions des critiques d’art de ce pays qu’il prefère maintenant ne pas évoquer furent unanimes: l'idée était bonne, excellente, l’artiste avait du talent!
Sans se poser des questions, assuré de son génie, il parcourut toutes les capitales de l’art où son nom pouvait se faire une place. Mais au cours de ses pérégrinations il s’aperçut que, des jeunes comme lui, qui un jour avaient eu une idée géniale, il y en avait plein, trop, et que ces idées géniales ne conduisaient pas nécessairement à la gloire, ni à apaiser la faim physique chaque jour.
Son oeuvre c’était la répétition permanente -avec des variations plus où moins réussies- de l’idée géniale qu’il avait eue dans son pays perdu. La faim, le découragement et le hasard le conduisirent un été jusqu'à Collioure, Castelnou et Céret.
Là, dans ce coin éloigné et provincial, la combinaison de son patronyme exotique, son image négligée très étudiée, son accent bizarre, un certain charme et son idée originale (il devrait célébrer bientôt les trente ans de l’accouchement artistique, s’il ne préfère pas, bien entendu, en oublier l’anniversaire) ont séduit quelques femmes de classe et d'âge moyen qui recommandent chaudement à des maris et compagnons (maires, entrepreneurs, élus...) d’acheter ses oeuvres à prix fort.
Maintenant il est un personnage incontournable dans toutes les réceptions publiques et privés. Les inaugurations de ses expositions sont des rendez-vous qu’il ne faut pas manquer. La presse régionale et provinciale lui réserve une place d’honneur... Mais il est modeste, ça ne lui monte pas à la tête, affirme-t’il. Il veut que tout le monde puisse avoir chez lui un exemplaire de son idée originale, décliné en peinture ou sculpture. C'est pour cette raison qu’il peut vous proposer des facilités de paiement si vous tombez amoureux d’une des déclinasions de son oeuvre, il vous communique l’adresse de l’établissement où vous pouvez souscrire un crédit à rembourser en un, deux et jusqu’à cinq ans. Au fait, il a renoncé à retenter sa chance dans les grandes capitales de l’art... à quoi bon! 

POLITIQUE

Il y a des situations, des petits riens, auxquels les spécialistes bien rémunerés en communication ne pensent jamais. Détails qui peuvent foutre en l’air toute une stratégie de marketing politique. Ils en connaissent un rayon en matière d'habillement, en image, la lumière, les photos, les plannings, les discours...
Mais ses spécialistes à lui n’ont jamais pensé à ses incompatabilités gastriques!
Il a passé un mois de janvier terrible. Comme prévu il a multiplié ses interventions médiatiques et sur le terrain. Clubs du troisième âge, associations sportives et culturelles, permanences syndicales, marchés... Il est passé par un maximum d’endroits où il est susceptible de pêcher des voix, juste avant que ne commence la campagne électorale officielle, de manière à prendre de l’avance sur ses adversaires...
Le problème c’est le mois de janvier, le mois où partout on t’offre un morceau de galette des rois. Galettes qui débordent de frangipane, lui provoquant une réaction physique de dégoût, qui peut aller jusqu'au vomissement. Et les tourteaux non plus, il ne peut pas les avaler, chaque bouchée se transforme en une boule de pâte qu'il est incapable d'ingurgiter.
Son directeur de communication lui repète qu’il ne peut se permettre de refuser de goûter ces portions qu’on lui propose partout, son image en pâtirait et “une mauvaise réputation est vite faite...”
Il a du donc avaler, contraint et forcé pendant un mois de pré-campagne, des kilos et des kilos de galettes et tourteaux.
Chaque nuit, en arrivant à la maison, il se laisse aller à son dégoût de toute cette pâtisserie avalée durant les visites, apéritifs, déjeuners, inaugurations, vernissages.
Ses sucs gastriques, -délivrés des effets calmants et retardants procurés par les des cachets que le médecin du parti lui délivre- se révoltent furieux en lui provocant des spasmes qui l'obligent à rester rivé dans les toilettes pendant une heure. Alors les morceaux consommés de galettes et tourteaux refont le chemin inverse et quittent son corps, convertis en une pâte informe et acide.
Oui, c’est vraiment pénible l' exercice de la politique, se dit-il à lui même, entre deux spasmes, à genoux et la tête immergée dans la cuvette des w.c.

Publié dans Littérature

Commenter cet article