Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 24

Publié le par L'Œil du Pharynx

aleixtous les vendredis le journaliste, écrivain et homme de spectacle Aleix Renyé , nous régale de ses nouvelles

INSATISFACTION


Chaque dimanche il lui offre un bouquet de fleurs, comme ça il évite l’interrogatoire: où est-il allé roder toute la matinée? Il ne fait rien de mal, ça non. Il sort acheter le journal, s’assoit à la terrasse du bar -ou à sa table préférée à l'intérieur en hiver- et prend son temps pour le lire. S’il trouve une connaissance, il tchatche un peu, fait le grand tour en promenant, il passe au marché pour le bouquet et il rentre, c’est tout.
Mais sa femme n'apprécie guère ces moments de liberté escamotés, de cette fuite hebdomadaire à son contrôle familial. Avec les fleurs, il a l’espoir, souvent déçu, d'atténuer sa mauvaise humeur et son râler permanent. C’est pas qu’il ne l’aime pas, non... bon, ça dépend des jours. Elle lui facilite la vie, sans elle il serait perdu avec toutes ces choses embêtantes de la vie quotidienne. Ce qui le ronge, c’est son manque d'appétit et d'imagination en matiére de sexe. Ca doit faire au moins vingt ans qu’elle a mis au régime ses parties. Et si, lui, ose lui demander des câlins et des fantaisies, elle se rebiffe et le traite de satyre, obsédé, malade... Pour lui, le sexe, le manque de sexe, est devenu une vraie obsession. 
Quand il le pouvait, il regardait les programmes coquins à la télé, quand elle partait se coucher avant lui. Il n'ose pas regarder du porno sur l’ordinateur de la maison, de peur qu’elle puisse tracer sa navigation sur internet (elle est beaucoup plus forte que lui, avec ces histoires d’ordinateur). Il réfléchit à l'achat un portable, mais il n’a pas trouvé, pour l’instant, une bonne excuse pour cette dépense, et c’est elle qui gère les comptes...
Les films coquins, de toute façon, c’est fini. A cause de la belle-mère! Elle passait quelques jours chez eux quand, un samedi, elle l’a surpris en train de se masturber devant le porno de Canal Plus! La vieille, incontinente, s’est levée pour aller pisser et, voilà, elle a vu de la lumière au salon et l’a trouvé là, tout rouge, avec la bouche ouverte de l’excitation et de la surprise, avec son sexe tendu dans sa main, a deux mètres de l’écran avec le son coupé...
Bref, pour plein des raisons, il aime bien sortir seul de la maison. Il a imposé, avec autorité, cette liberté des dimanches matin. Et il y a, aussi, d’autres occasions comme les funérailles d’anciens copains, le coiffeur, les réunions syndicales, politiques et associatives.
Un jour, il s’est armé de courage et il est entré dans un sex-shop. Il n’a rien acheté. De toute façon, s’il cache quoi que ce soit à la maison, sa femme finit par le trouver.. Heureusement, il lui reste son imagination et sa secrétaire, jolie et sympa. Il n’a jamais osé rien lui dire de déplacé, mais il est sûr qu’elle sait. Elle est la protagoniste exclusive de ses fantasmes, ses fantaisies quotidiennes dans les moments les plus intimes.

LE GAUCHISTE ET LE BAR


Pendant des années il n'arrêtait pas de dire que le village était mort, qu’il n’y avait rien pour les jeunes. Avec ses airs et discours post-soixante-huitards, il racontait, aux voisins qui voulaient bien l’écouter, que “la cohésion sociale et le sentiment solidaire de faire part d’une unicité commune disparaît au bénéfice de l’individualisme, qui atteint le paroxysme de sa représentation malveillante avec l’extension urbanistique de maisonnettes unifamiliales de nos lotissements, ce qui induit ses habitants à se désintéresser de l'intérêt général et la solidarité humaine”.
Dans le village peu de monde lui prête attention. Il fait partie des meubles, on l’aime bien, tout le monde reconnaît sa grande “intelligence”, mais tout le monde essaie aussi de ne pas avoir à écouter ses discours et sermons laïques, plus longs et incompréhensibles que ceux du curé (lui, au moins, il se fait discret et on ne le voit qu’à l’église).
Un bar musical vient d’ouvrir, finalement, au village et lui a donné l'occasion d'une vie nocturne inexistante jusqu’alors. Juste devant chez lui. Un établissement qui, en trois mois, attire une grande partie de la jeunesse la plus débridée des alentours et de la ville. Tous des “petits cons et petites conasses”, comme ils les appelle, qui, les week-end, s’installent sous ses fenêtres vers deux heures du matin, quand le bar ferme, pour crier, s’embrasser, chanter, fumer, baiser, pisser et se bagarrer.
Comme dans sa jeunesse, il a senti l’indignation et la colère monter, et l’envie de défendre une cause juste l’a sorti de sa retraite militante.
Dans la pétition qu'il essaie de faire signer dans le village, Il a écrit: “Cette jeunesse c’est la preuve et l’évidence même de la perversion du système capitaliste et de la dégradation idéo-logico-terminologique du concept de progrès. Avec ses attitudes provocatrices et irrévérentes envers ses aînés, à la limite du fascisme, cette jeunesse perdue donne une image néfaste des valeurs humanistes et républicaines que nos institutions publiques gouvernées par des vendus à l’oligarchie n’ont pas réussi à faire valoir et respecter...” Sans trop de succès... il ne s’explique pas que les seuls à signer sa pétition sont certains couples du troisième âge qui habitent, aussi, tout près du bar, et les dix militants d’extrême droite du village. “Tant pis, se dit-il, il y a des combats en faveur desquels il faut savoir être souple et transversal, le but et l’objectif sont suffisamment importants pour pas s'attarder à faire des discriminations politiques...”

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