Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 26

Publié le par L'Œil du Pharynx

 

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Tous les vendredis, le journaliste, écrivain , homme de scène Aleix Renyé nous régale de ses nouvelles
HARCELEUR
 
Il est intouchable. Bien connu pour ses vertus civiques, bien placé, ami des élus et décideurs. Personne n’oserait douter de son honorabilité. Il en est très flatté et imbu, de cette notoriété, et il en profite. Surtout pour ce qu’il appelle sa “faiblesse”. Une obsession sexuelle permanente pour les adolescentes et jeunes femmes.
Secrétaires, serveuses, standardistes et, plus généralement, toute jeune femme qui travaille au sein des entreprises, institutions et associations qu’il fréquente, le savent bien. Parmi ses victimes potentielles -averties par des victimes réelles- un signal précurseur circule, des stratégies de défense se sont mises en place.
Quand une des filles le voit arriver, l’alerte est donnée. L’une en profite pour aller aux toilettes, d’autres partent faire une course, et le reste essaie de s’enfermer dans un bureau pour une réunion urgente.
Mais il est futé, l’intouchable. il arrive à attraper, de temps en temps, une stagiaire ou une jeune employée assez nonchalante pour ne pas avoir pris ses précautions. Alors, s’il n’y a pas des témoins mâles, sa “prise” -comme il l'appelle en son for intérieur- doit subir ses excès verbaux, son haleine fétide quand il lui parle à trois centimètres du visage, ses mains moites...
Évidemment, certaines de ses victimes -en plus de la gifle qu'elles lui assènent parfois- ont essayé de faire quelque chose, de dénoncer le notable harceleur. Mais toute tentative a été stoppée net par les supérieurs hiérarchiques des jeunes femmes. Selon eux, “le pauvre vieux se contente de toucher un peu et de dire quelques grossièretés, sans plus”, donc “mieux vaut laisser tomber tout ça que de porter plainte, et créer des problèmes pour l'entreprise et pour vous...” Jusqu’à aujourd’hui, la peur des représailles des amis influents de l’intouchable a réussi à dissuader toute procédure légale, mais n’a pas empêché le bruit de courir... Tout le monde sait et tout le monde se tait.
Il faudrait quelqu'un qui n'ait pas peur de dénoncer l'intouchable, pour arriver à faire parler les victimes, réunir des preuves; intéresser la presse...au risque de se retrouver accusé à son tour pour diffamation.

HEUREUX RETRAITE
Il s’obstine, ça fait déjà un bon moment, à se persuader qu’il a encore sommeil. Il entend, derrière la vitre, les hululements de la tramontane qu'il imagine, sans mal, glaciale. S’aperçoit qu’hier au coucher -une fois épuisées toutes les possibilités télévisuelles de la nuit- il n'a pas tiré suffisamment le rideau. Maintenant, le soleil envahit la chambre et ça l’agasse. Pas question de se lever trop tôt! Il aimerait faire comme ses petits-enfants, capables de dormir jusqu’à l’après-midi...
L'idéal serait de rester au lit jusqu’à onze heures, pour ne pas se retrouver assis comme un con à la table de la cuisine, en pantoufles et robe de chambre, devant un café sans goût, angoissé à l'avance par une matinée trop longue qui s'anonce, avec sa femme qui s’active dans la maison comme pour lui faire comprendre qu’il dérange. Il n'a rien à faire jusqu’à cinq heures, sa fille lui a demandé d’aller chercher les enfants à l’école et, le mercredi, à l'entraînement de rugby puis au conservatoire le garçon, et au cours de danse et l’atelier de peinture la fille.
Voilà! avec tout ça, il est bien reveillé, maintenant. Il essaie de rester au chaud, mais non, il peut pas rester au lit sans dormir. Tant pis, après le petit-déjeuner, quand sa femme va commencer sa rangaine, à se plaindre et le gronder, il va s’habiller et sortir acheter le journal et le pain. Il va prendre le chemin le plus long, un circuit de rues au soleil et protegées de la tramontane, où on peut y flaner les jours ventés d'hiver. Peut-être va-t-il croiser une connaissance avec qui faire la causette... mais il n’a pas acquis, encore, cette assurance des retraités plus anciens, capables de parler pendant des heures de tout et de rien, en attendant l’heure du déjeuner.

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