Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 27

Publié le par L'Œil du Pharynx

aleix

Tous les vendredis, le journaliste, écrivain et homme de scène Aleix Renyé nous régale de ses nouvelles

DANDY MEGALO


Il est content, quand on l’appelle dandy. Il se félicite d’avoir su imposer cette image de lui. Il a une garde-robe impressionnante, c’est rare de le voir habillé comme la veille. On le note qu’il prend bien soin de lui, bien coiffé, barbe soignée, ongles manucurés, visage hydraté par les dernières crèmes pour homme...
Malgré son physique ingrat, sa petite taille et son corps rachitique, il se réjouit de “présenter bien”. Et il le répète souvent, ça, le plus important c’est de “présenter bien”. Tous ces efforts pour être présentable il faut que ça se voit, quand même. Il faut se montrer. Il passe sa journée à courir d’un côté à l’autre, à n’importe quelle heure, avec son attitude d'homme pressé. En réalité il n’a rien à faire (il est au chômage et il vit, avec sa mère handicapée, d'allocations diverses auxquelles il a droit) mais vous pouvez le croiser, toujours très occupé, toujours en retard.
Si vous l’écoutez, il vous dira, sans prendre le temps de s'arrêter, qu’il a plusieurs dossiers en cours sur la table du bureau imaginaire de sa société ou administration (ça dépend des jours et de l’actualité) aussi imaginaires que son bureau en acajou. Parfois il court parce que l'un des responsables politiques de la ville, du département, de la région et -plus rarement- du pays, l’attend pour le consulter sur des questions délicates, parfois des sujets “secret défense”.
Il peut arriver de le croiser dans des petites rues, où il croit de ne pas être vu, en train de répéter -à haute voix et moultes gesticulations- ses discours, ses arguments, ses solutions infaillibles qu’il déclame devant des voisins étonnés et de rares passants. Un jour, il en est convaincu, il pourra les développer devant un public attentif, une assistance nombreuse, d’un des meetings politiques dont il est si fervent.
Pour l’instant, il se trouve que jamais on ne lui donne la parole, malgré qu'il la demande systématiquement dans tous les actes publics, apéritifs, vernissages, meetings... Il est très connu et il en est très fier, malgré que sa popularité soit plus le fait de ses luxes vestimentaires que de ses théories politico-sociales. Il s’en fout, en fin de compte, c’est pas si mal que ça, que de passer pour “le” dandy de la ville.

 

BANQUETTE EN MOUSSE ET SKAI

 


Elle en pleurerait. Le seul moment de la journée où elle sort pour être avec des gens, voir du monde, ces jeunes mal élevés et pas trop propres lui ont pris sa place!
Bientôt ça va faire cinquante ans qu’elle vient dans ce café, dès son ouverture. A l'époque c’était un des établissements le plus renommés de la ville, il avait du cachet. Avec son mari (paix à son âme) ils y venaient assez souvent, pour l’apéro à midi ou à l'heure du thé durant les longs après-midis de dimanche. 
Et quand il est parti, encore jeune, elle a pris l’habitude de venir chaque jour toute seule, toujours à la même heure et toujours à la même place, à cette table du fond avec la banquette de mousse et skai, très confortable.
Bien sûr, elle s’est bien aperçue au fil des ans, et des changements de propriétaire, que ce bar se défraîchit chaque jour un peu plus, qu’il a perdu de sa superbe et de ses bonnes fréquentations, que les clients ont changé. Maintenant les habitués qu’elle rencontre sont des marginaux, piliers de bar alcoolisés et quelques artistes attardés. Tous lui témoignent du respect et de l’affection, lui disent un petit mot tous les après-midis, s'enquièrent de sa santé, s’inquiètent si un jour elle manque au rendez-vous. Tout ça l’aide à garder un lien avec le monde, à oublier la monotonie des journées dans son appartement trop grand.
Chaque après-midi elle s’habille, se coiffe et se maquille (elle aime quand les garçons, au bar, lui disent “vous êtes coquette, mamie!”). Le matin, pour aller faire les courses, c’est pas pareil, elle descend en tablier, comme les autres voisines de son âge. Mais au café, elle ne pourrait pas s'y rendre sans se pomponner un tant soit peu.
Tout le monde sait que la place du fond c'est la sienne, que le creux de la banquette avec la déchirure, et les brûlures de cigarette dans le skai noir, c’est elle qui les a fait, après tant d'années d’assiduité.
Elle ne pleure pas pour ne pas se donner en spectacle, mal assise à cette autre table qui lui est étrangère. Et ces jeunes inconnus qui ont investi le bar à la même heure qu’elle ne s’aperçoivent pas que cette petite vieille les fixe avec les yeux humides.

Publié dans Littérature

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