Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 31

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Tous les vendredis, Aleix Renyé, journaliste, écrivain et homme de scéne nous régale de ses nouvelles.

 

BEAU PARLEUR

 

Il y passe des heures, à la terrasse du bar, quand il fait beau. C’est son bureau, son adresse, son point d’observation. Si quelqu'un veut le voir, c’est là qu’il doit le chercher. Sa table sur la terrasse c’est son QG, son mirador, sa tour de guet, l'endroit où il peut se faire voir et écouter.
Sa spécialité, c’est éblouir avec son savoir éclectique (sorti, en grande partie, de wikipedia) les jeunes filles avec qui il arrive à engager la discussion. Il sait adapter ses talents oratoires à chacune d'entre elles. Il n’est pas rare de pouvoir l’écouter parler de tauromachie (pour ou contre, ça dépend si l’interlocutrice est une militante de la cause animale ou, à l'opposé, une "aficionada" des corridas de Céret), de marginalisation avec une assistante sociale, d’arts plastiques avec les élèves des Beaux Arts ou de l’apport à la culture du mouvement punk avec un ancien de la crête.
Il est, d’habitude, très tolérant, mais il ne peut pas supporter ses rivaux de terrasse. Individus amateurs qui viennent s’installer sur sa terrasse et qui lui disputent l’audience. Il les reconnaît tout de suite, avec leur air, leur façon de s'asseoir, leur regard carnassier envers les filles... Tout de suite, leurs regards se croisent et l’animosité s’installe immédiatement.
Deux ou trois fois par an, son bar ferme. Alors il se sent désemparé, il ne sait pas quoi faire de sa journée. Il a bien tenté de s'installer sur d’autres terrasses, mais c’est pas pareil, il ne s'y sent pas à l’aise, il se sent en terrain ennemi. Personne ne le reconnaît et il peine à prendre cet air détaché qu'il arbore sur son territoire.
Sur sa terrasse, chaque jour, il installe sur sa table le kit de survie : journal, paquet de cigarettes et briquet de marque, lunettes de soleil, smartphone et, des fois, portable. Une fois installé, il adopte cette attitude dégagée, ce regard blasé qui produit son effet. Il a un certain charme mûr et, une fois ou deux par saison, l'une des jeunes filles séduite par ses discours éclairés désire approfondir la connaissance de ce spécimen de mâle un peu bizarre. Alors, il se précipite chez lui faire le ménage afin de recevoir dignement la visite.

 


VIEUX COMME SON PÉPÉ

 

Il veut être comme était son pépé, vieux. Un vieux qui exerçait le vieux, voilà. Qui parlait, marchait, s’habillait et réfléchissait comme un vieux. Un vieux heureux en allongeant ou raccourcissant les heures assis avec ses copains sur un banc de la place du village -au soleil en hiver et à l’ombre en été- en attendant l’heure du déjeuner.
Il en a assez de cette pression qui lui arrive de partout, famille, radio, télé, journal... de cette quasi obligation pour les retraités de maintenant, d’être dynamique, sportif, jovial et de cacher son âge véritable.
Toute sa vie il a essayé de correspondre aux attentes des autres, femme, enfants, patron. Il a bossé sans compter les heures, il a assuré comme mari et comme parent... Il croyait que, en prenant la retraite, il pourrait, enfin, faire ce qu’il voulait : c'est-à-dire rien du tout, se laisser vivre, ne pas se presser, flaner, être avec les copains... au moins, avec ceux qui sont encore vivants !
Il aimerait bien s’habiller comme son pépé, avec ces pantalons de velours grossier, ces vestes râpées et démodées, ces casquettes avec des traces de sueur anciennes... et ne pas être obligé de se laver chaque jour et mettre ces habits (comme ça, tu auras l’air plus jeune, papa) que lui achètent filles et belles-filles. Habits du dimanche, comme on disait de son temps, qu’il faut enfiler chaque jour...
Il aimerait que son univers soit ce banc de la place où il retrouve le matin ceux de sa classe, ou le jardin et son “casot”, avec ses tomates et ses melons, ou l’après-midi il se délecte avec le pas lent des heures. Mais ses enfants veulent qu’il aille au club du troisième âge (comme ça vous connaîtrez les gens de votre âge du lotissement, papa) qu'il participe aux voyages que le club organise en bus, au milieu de ces gens au moins aussi vieux que lui, qui veulent ressembler à des jeunes et qui ne pensent qu’à s'empiffrer dans les buffets libres...
Il n’en a rien à foutre du club du troisième âge, d’ailleurs, qu’est-ce que c’est cette connerie de nom : troisième âge! Ni âiné, ni troisième âge, ni ancien... Il est vieux, point!
Mais il n’ose pas en parler à ses enfants et petits-enfants, eux qui parlent pointu comme ces gens du lotissement, ils ne comprendraient pas...

Publié dans Littérature

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