Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même

Publié le par L'Œil du Pharynx

Chaque vendredi retrouvez, les nouvelles d'Aleix Renyé.

Cette semaine : «Vacances à la terrasse du bar» et « La vieille à la fenêtre »

 

 

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Aleix Renyé est un journaliste, acteur et écrivain français écrivant en catalan. Il a publié ses œuvres à Barcelone, Gérone et Perpignan. Il est coauteur, avec Joan-Lluís Lluís et Pascal Comelade, du Manifest revulsista nord-català. Il a interprété son œuvre Romanç de dones avec l’actrice norvégienne Mag Stöyva et les musiciens Johanna Försstrom (piano), Jean-Marc Jousse (guitares), Jean-Paul Daydé (basse) et Phillipe Gallera (batterie). Avec la même équipe il a réalisé Petjades de Leonard Cohen avec la traduction en catalan de la poésie de l'artiste canadien. Il a traduit et doublé en catalan des films, dessins animés et séries de television en France et en Espagne. Journaliste à El Punt de Perpignan, Gérone et Barcelone. Anteriorment animateur et journaliste à Ràdio Arrels à Perpignan, Ràdio Andorra, Catalunya Ràdio à Barcelone, RAC-1 à Barcelone, et le journal satirique El Fiçó à Perpignan.

 

Œuvres

• Xipotades, Barcelona, Llibres de l'Índex, 1995

• L'enivrement des senteurs, le charme bucolique, l'éventail de couleurs... i altres històries prescindibles, El Trabucaire

• Tot allo de viu que mai ha viscut, El Trabucaire

Poésie

• Quotidianitats, Perpinyà, El Trabucaire, 1992

• Deport al cau, Girona, Senhal, 1993

• Nou codi de la ruta, Perpinyà, El Trabucaire, 1994

• Boirines de Mesell, Perpinyà, El Trabucaire, 1997

 

 

VACANCES SUR LA TERRASSE DU BAR

 

Il ne rigole pas, lui, quand certains de ses collègues de bar qui partent en vacances lui disent “ah, toi, toi tu es en vacances toute l'année...” C’est sûr, il ne part pas en août. Ni à la mer, ni en montagne, ni en Espagne, ni en Algérie voir la famille ! Il ne peut pas. Il a juste l’argent pour manger et pour s'asseoir sur cette terrasse et voir défiler le monde et les femmes qu’il n'ose même pas imaginer pouvoir désirer. Le RSA a ses limites... Mais ça ne lui plaît pas, qu’on lui dise qu’il ne fout rien, qu’il “a la bonne vie”. Encore une année sans travail stable -peu de patrons veulent donner du boulot à quelqu'un sans qualification avec la cinquantaine bien entamée-. Une année avec l’angoisse qui le réveille chaque matin. Une année de petits boulots au noir pour survivre, de ne pas savoir s’il pourra payer le loyer, de lutter avec soi-même pour ne pas sombrer, pour ne pas se laisser aller, pour se laver et s'habiller chaque matin, d’essayer de pas devenir aigri...

 

Une année de plus pour faire le constat que la vie n'arrête pas de le malmener, le châtier, et, il faut le reconnaître, ses forces commencent à défaillir. Non, il ne part pas en vacances. Il reste dans ce quartier à moité vide et il va essayer de savourer ces soirées d’été en partageant l’ennui avec d’autres semblables qui, comme lui, ne peuvent pas aller plus loin que ce bar qui fait coin.

 

Il se console en pensant que, cette année, il va pas souffrir pour une femme... bon, il va en souffrir moins. Il ne voudrait, surtout pas, revivre l’enfer de l’année dernière, quant celle qui lui disait qu'elle l’aimait partit en vacances, en août, et ne revint jamais. 


 

LA VIEILLE À LA FENÊTRE

 

Il ne sait pas ce qu’elle a, cette vieille du premier de l'immeuble de l’autre coté de la rue. À nouveau une ambulance est venue la chercher en début d’après-midi, quant il rentrait au bureau après le déjeuner. Et comme les autres fois, la vieille faisait un scandale en interpellant et insultant infirmiers et voisins qui contemplaient le spectacle... Honteux, il est rentré vite au bureau, en faisant mine de pas la voir par peur que la vieille ne s'en prenne à lui.

 

Elle le connaît bien, chaque jour elle l’observe tout l’après-midi, quant elle n’est pas en clinique, à l’hôpital ou là où l'amène l’ambulance (il ne le sait pas et, en vérité, il s'en fout). La vieille passe tout son après-midi à la fenêtre, juste devant sa place au bureau à coté de la grande vitre. Elle le regarde tout droit pendant des heures, quant il n’y a rien d'intéressant à regarder dans cette rue sans âme, passage ni circulation.

 

La vieille le regarde travailler, le mouvement de ses doigts à l’ordinateur, les cafés qu’il ingurgite... Le problème est que lui n’ose pas faire comme il veut, il se sent coupable si la vieille le contemple sans rien faire, en train de rêver, où de lire le journal ou un magazine... La vieille est devenue sa conscience professionnelle, beaucoup plus que son chef, qui ne sort jamais de son bureau fermé et, si ça lui arrive, jamais il n'arrive jusqu'à son poste au fond de la salle, là où il s’est construit un minuscule univers personnel pour supporter ces longues heures de travail sans intérêt.

 

L’après-midi -surtout s’il a pris du vin avec le repas à midi, ce qui lui arrive de plus en plus souvent- la somnolence le gagne devant le regard accusateur de la vieille. Il fait semblant de fixer l’écran de l’ordinateur, parfois il jette un oeil sur son Facebook ou il joue une partie de poker en ligne. Mais le plus souvent, il passe l’après-midi à laisser son imagination s’envoler et il se surprend à rêver que, un jour, aucune ambulance ne reviendra emmener la vieille pour qu’elle s’installe à nouveau à la fenêtre. 

Publié dans Littérature

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