Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 25

Publié le par L'Œil du Pharynx

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tous les vendredis l'écrivain, journaliste et homme de scène Aleix Renyé nous régale de ses nouvelles

ASSOCIATIF

Jamais il ne reste à la maison, le soir, à s’endormir devant la télé. Et si un jour ça lui arrive, il zappe frénétiquement en râlant sur la bêtise des programmes, provocant l'exaspération de sa femme et des enfants. Pour se donner bonne conscience il finit par s’arrêter sur Arte, mais la révolte familiale qu’il provoque le fait battre en retraite. Si un soir il n’a pas de réunion, il s’enferme dans son bureau pour remplir des demandes de subventions, rédiger des statuts ou ordres du jour...
Faut le reconnaître, sans ce spécimen de bon citoyen le monde associatif et le bénévolat auraient disparu depuis longtemps. Il rédige le courrier, assure les permanences, assiste aux tables rondes et congrès, affronte crises, balaie les locaux... Il regrette le temps de l’euphorie associative, quand ils étaient nombreux à participer aux tâches et à partager l'idéal humanitaire, social et citoyen de l'association. Les anciennes amitiés militantes lui manquent, il se trouve vieux, seul, le gardien du temple,le dernier des mohicans... Dans les réunions avec d’autres responsables associatifs aussi tenaces que lui, ils évoquent le “bon vieux temps”, où les volontés et les bras ne manquaient pas.
Les anciens copains associatifs et militants évitent de le rencontrer, ils ne se sentent pas à l’aise devant lui. Il a gardé ce look moitié boy-scout moitié gauchiste qu’ls avaient en commun quelques années auparavant. Et il a aussi gardé intactes les convictions qu’ils avaient partagé à la différence qu'eux les ont maintenant classées dans le placard des vieilleries inutiles. Parfois ils se croisent chez un ami commun et ils oublient, le temps d’une soirée, le pas du temps et ce qui les sépare. Ils redeviennent ces jeunes militants et, le vin et le hasch aidant, chantent avec autant de délectation que de fausses notes les vielles chansons révolutionnaires et de chanteurs comme Leonard Cohen, Lluis Llach, Joan Baez et Léo Ferre. A lui, tout ça lui redonne de l’élan, lui remonte le moral et, dans les brumes des produits dopants et de l’euphorie ambiante, il se dit que rien n’est perdu...
Et il continue, infatigable, rédigeant des communiqués de presse, préparant des assemblées générales, organisant des sorties culturelles, actualisant fichiers, convoquant réunions, cherchant des subventions... Quand il croise un jeune qui s'intéresse à son projet, sa cause, son association, il en est satisfait pour quelques jours et ça le maintient ferme dans sa conviction que les choses vont changer bientôt, qu’il faut être prêt pour le grand jour où...
Tel un sacerdoce laïque des causes humanitaires, charitables, gauchistes, écolos... il est cette voix et cette présence qui égratignent notre conscience collective.

SOURNOIS


Il se croit, il est méprisant, il fait de la sournoiserie une arme... à en croire ses détracteurs. Depuis l’enfance il est conscient de cette image qu’il donne, et il en souffre. Lui il le sait, il n'est pas comme ça. C’est son rictus le coupable.
Ses lèvres se contractent involontairement en une moue, une grimace qui lui donnent cet air narquois, comme s'il se moquait de tout le monde.
A l’école, déjà, cet air lui a valu toutes sortes de punitions de la part de la maîtresse, exaspérée par cette sournoiserie que lui, enfant innocent, était bien loin de préméditer.
Plus tard, adolescent timide, terrorisé à l’approche des filles, il subissait l’assaut des plus dévergondées qui interprétaient mal son rictus, le prenant comme une invitation à partager les transgressions les plus interdites. Evidemment, cet intérêt qu’il suscitait auprès des filles ne l’aidait pas avec ses copains, excédés déjà par son air, son regard et ce rictus, tel le sourire désabusé d’un homme d'expérience.
Pendant un certain temps il réfléchissait à consulter un spécialiste. Plus maintenant.
Aujourd'hui il croit que ce serait une bêtise, une vraie connerie, de se faire ôter de son visage ce qui a fait son succès dans la vie car petit à petit il est entré dans ce rôle que tout le monde s’acharnait à lui attribuer.
Il en joue tout le temps, maintenant. Son sourire-rictus sournois, narquois, il l’emploie avec tout le monde, consciemment et consciencieusement. Et ça marche.
Faute d’être aimé, il est respecté et admiré. Il a un grand avantage sur d’autres sournois qui se forcent, lui c’est du naturel !
Ni le peu d’amis qu’il a, ni les femmes qui se succèdent dans son lit ne l’ont jamais vu abandonner sa sournoiserie légendaire.

Publié dans Littérature

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