Des nouvelles noires d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même

Publié le par L'Œil du Pharynx

 

 

Aleix Renyé 23 mars, 17:02  
Sayez, j’ai fini. Je suis arrivé au bout de ces petites histoires de losers, ces instantanées sur ces contemporains que j’aime et qui ne seront jamais de winners... Je pourrais continuer, bien sûr. Le sujet humain, avec ses petites misères et tendresses, est inépuisable. Mais j’en ai déjà assez, voilà. Les semaines à venir, vous pouvez lire ici d'autres histoires un peu plus longues, elles aussi traduites du catalan, d’un style noir foncé. J'espère que vous aimerez ....

 

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LOVER KILLER

La tramontane s’infiltre et siffle à travers les montants branlants des portes et fenêtres, provoquant des tourbillons dans les chambres à moité vides et défraîchies. Jamais il n'a eu le courage -dès qu’il a acheté à bon prix cette vielle maison décrépite- d’isoler ou changer, avec les matériaux à sa disposition dans beaucoup de grandes surfaces, ces vieux cadres en bois qui tombent en morceaux. Il n’a pas l’envie, ni de ça ni d’assurer les autres tâches ménagères indispensables pour vivre avec un certain confort. Il a la flemme. Il le vit comme une fatalité, contre laquelle il n’y peut rien, d’évoluer au milieu de la saleté, entre courants d’air, murs qui s’écaillent, électroménager en panne. C’est comme ça, il ne lui vient pas à l’idée de faire un minimum d’effort pour changer. Tout ce laisser aller ne le tracasse absolument pas.
Un frisson le fait bouger. Quand il s’est habillé, il s’est entêté à garder des habits d’été. ça serait un effort trop important, d'aller fouiller dans le placard et d'en extraire le linge d’hiver qu’il y avait jeté, entassé dedans, au début de l’été. Il se rend à l’évidence et il se dit qu’il faudra ranger les habits d’été et, avec eux, les nuits moites et sensuelles, les désirs et rêves de chaleurs dégoulinantes.
Il lui faudra extraire, du lobe du temps, les pièces mentales de l'automne qui lui donnent le code pour activer les programme gris des journées tristes. Faudra qu’il laisse la tramontane aérer ses neurones malmenés pendant l’été... cette fois il ne sait pas combien de temps il lui faudra pour revenir, ni s’il ne reviendra jamais.
Il va à la fenêtre et regarde, comme il a pris l’habitude de le faire tout le temps, les fenêtres de ses voisins d’en face. Fenêtres bien entretenues, repeintes, avec des rideaux délicats qui laissent entrevoir un intérieur bien mis, une vie bien rangée. Et derrière ces fenêtres et rideaux, le jeune couple, toujours souriant, heureux, sociable, avec la maison pleine, très souvent, d' amis bruyants. Un couple qui se sent obligé de montrer à tout le monde -et s'en vanter sans retenue- son supposé bonheur.
Un bonheur béat auquel il ne pourrait se conformer jamais, et qui l'agace, qui l’a conduit à cette animadversion croissante pour ces gens qui viennent étaler leur connerie devant ses fenêtres à lui. La vie, le hasard, le destin et sa tête malade l’ont conduit trop loin. Il se croit en droit de ne pas supporter ni tolérer cet exhibitionnisme de faux bonheur. Il est convaincu que tout cet attirail de joie, allégresse et bonne entente que ce couple s'efforce de lui montrer n’est qu'apparence. Derrière tout ça, il le sait, se cache la peur; la panique de découvrir, de s’avouer, qu’ils se sont trompés. Que malgré leurs efforts pathétiques pour être heureux, il ne le sont pas. Que derrière la complicité, l' intimité, les orgasmes programmés, les amis bruyants, la maison impeccable, le boulot sûr et bien rémunéré, ne se cache rien d’autre que le néant. L’horreur à que ce “je-ne-sais-pas-ce-que-j’ai...” qui, de temps en temps, les préoccupe un peu, ne remplisse pas -sans s’en apercevoir- le cerveau à tous les deux. Que ce “qu’est ce qui m’arrive...” ne finisse en “mais, qu’est ce que je suis en train de faire!”
Il a déjà dépassé les limites du plaisir, de la jouissance, de l’explosion violente, de l'éjaculation de neurones, du cerveau fluidifié en semence. Le bonheur absolu. Trois fois définitives, inhumaines, différentes et uniques. A chaque fois il a vécu ce bonheur avec de plus en plus de panique en attendant ce chatouillement dans son cerveau, cette force incontrôlable qui transforme tout bonheur en souffrance insupportable. Il a assisté en spectateur impuissant à la dérive intime des désirs, à la douleur provoquée par le plaisir, à la fuite aveugle vers son intérieur, à la suppression radicale de tout ce qui lui faisait du bien, tout en étant châtiment. Peut-être oui, c’est la maladie. Les psy veulent le convaincre, mais jamais il ne l’ont vraiment aidé. En rien. La souffrance ne fait que croître.
Sa fatigue physique, son cerveau mou et vidé de toute connaissance et de toute expérience, ses glandes sèches et son impuissance... contrairement aux psy, il est convaincu que ce n’est pas sa maladie et son traitement qui les provoquent. Cet état est l’état de tous ceux qui un jour ont cru être heureux. Les médocs, donc, ne lui servent à rien, se dit-il, et il les a jeté au caniveau. Au moins, pendant les six derniers mois, il n’intoxique pas son corps avec des cochonneries chimiques...
Il voudrait bien leur expliquer, tout ça, aux jeunes voisins. Se raconter, exprimer que lui aussi, il croyait être arrivé aux orgasmes définitifs, à la frontière du plaisir et la douleur, a la décomposition et l'effritement joyeux de sa tête et son amour. Il voudrait bien les mettre en garde, les convaincre que, tôt où tard, la douleur finit par gagner. Mais ils ne le croiraient pas. Ils ne comprendraient pas cette intrusion dans sa sacro-sainte intimité, ils se moqueraient, ils prendraient ses mots véhéments comme une manifestation de son imagination malade.
Le vent, dehors, balaie la rue et les rares passants enfoncent leur tête dans les épaules ou dans des bonnets. Il ferme d’un coup de pied la fenêtre qu’une rafale plus violente a fait claquer violemment et reste derrière la vitre, pensif, ennuyé, observant la maison des voisins.
Elle n’est pas rentrée, encore. Elle rentre toujours plus tard que lui, le soir. Et il l’observe, lui, souvent, pendent cette demi heure où il est seul à la maison. Et il y a quelques jours, déjà, qu’il voit les signes indubitables qu’il est infecté, que le mal est entré dans son cerveau, que les doutes le rongent. Il sent de la peine pour lui, le voir comme ça lui est devenu insupportable, il se voit, lui, quelques années en arrière. Air fatigué, vaincu, épaules tombantes... Ce jeune arrive, défait sa cravate, va au frigo prendre une bière et se laisse tomber dans le sofa, allume la télé et il reste comme ça, rêveur, statique. Des fois, il se relève d’un coup et il tourne comme lion en cage dans la salle à manger et le salon. Il a l’aspect d’un homme vaincu, tombé, prisonnier. Mais ça il n'y a que lui qui le voit, de sa fenêtre.
Quand sa jeune femme arrive, il change d’attitude, son visage rayonne et il relève ses épaules. Il se cache derrière ce sourire et les bisous rituels. Il sait que ce jeune il doit faire des efforts chaque jour plus intenses pour cacher son état à sa femme, aux parents, amis et collègues. Il sait comment tout ça va finir, les souffrances qui inéluctablement vont s’amplifier. Il ne peut pas rester indiffèrent, il faut qu’il fasse quelque chose! Le peu d’humanité que lui reste rend impossible de laisser ce jeune marié, cet être humain, souffrir comme ça.
Il lui reste vingt minutes avant que n’arrive sa femme. Il descend, entre dans la remise de son jardin plein de mauvaises herbes et il prend une hache rouillé. Traverse la rue étroite et sonne. Le jeune homme ouvre, surpris, avec une bière à la main. Une bouteille qu’il ne laissera pas tomber même quand il aura fini de lui éclater la tête.
Fatigué de cette dépense subite d’énergie, tout tâché de sang et à nouveau chez lui où il est rentré sans que personne le voit, il se laisse tomber dans la chaise devant la fenêtre. Il se sent bien, extraordinairement bien, ça faisait très longtemps qu’il ne se sentait aussi bien. Il est heureux d’avoir pu aider son prochain...Il ouvre, pour lui tout seul, une bouteille de champagne qu’il gardait d’avant, de l'époque où il était malheureux dans son bonheur. Il boit pour ranger dans les archives de son cerveau cette nouvelle bonne action (combien de jeunes gens il a aidé? il s’en souvient plus...). Une bonne action qui remplit, ce soir, les zones encore valides de son cerveau.

Publié dans Littérature

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sarah masferrer 28/03/2011 18:05


cerveau malade, conscient de l'être et qui veut épargner ses dérives aux autres hommes qui se prétendent "heureux". L'écriture de vos nouvelles révèlent une grande observation du genre humain et de
ses failles.