Des nouvelles noires d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 2

Publié le par L'Œil du Pharynx

careto

Aleix Renyé

sayez, j’ai fini. Je suis arrivé au bout de ces petites histoires de losers, ces instantanées sur ces contemporains que j’aime et qui ne seront jamais de winners... Je pourrais continuer, bien sûr. Le sujet humain, avec ses petites misères et tendresses, est inépuisable. Mais j’en ai déjà assez, voilà. Les semaines à venir, vous pouvez lire ici d'autres histoires un peu plus longues, elles aussi traduites du catalan, d’un style noir foncé. J'espère que vous aimerez 

PREMIER AMOUR

Lui, ce sont ses yeux verd-gris qu’il a reconnu en premier. Elle, c’est sa voix quand il lui a demandé un renseignement. Ils sont restés interdits au milieu de tout ce monde, sans savoir quoi dire, en se regardant intensément, déstabilisés. C’est elle qui a réagi en premier, en tournant rapidement la tête pour enlever de ses yeux une mèche rebelle qui, de façon très étudiée, tombait de son front. Elle lui a dit, simplement “t’as changé ton accent...” Elle non plus, elle n’a pas gardé son parler périphérique, remarque-t’il. Sans s'en apercevoir tous les deux ont laissé les années et les hasards marquer des rides dans leur façon de parler, comme sur leurs visages. Il essaie de lui répondre, de prononcer son nom, et sa voix est sortie cassée, comme si son nom à elle était fait d’un cristal ébrèché par le temps. Ni embrassade, ni accolade, ni se donner la poignée de main, rien... que le changement du “vous” pour le “tu”. “Tu devras attendre, pour l’interview, comme les autres...” finit-elle par lui dire, en prenant le ton de la parfaite attachée de presse.
Ils se retrouvent là, comme ça, au bout de tout ce temps, quand lui a réussi à devenir un quelqu'un, à en finir avec l’adolescent innocent et crédule qu’elle avait connu. Et il la retrouve ici, où il s’est construit année après année une vie simple, sécurisée, où il a usé et gaspillé les sentiments qui lui restaient.
La douleur s’est réveillée intacte, une douleur qu’il croyait finie, un souvenir intime. La blessure avait été profonde et il s’aperçoit qu’elle ne s’est jamais renfermée. Une mémoire longtemps réprimée se libère en lui, remontant des images qui lui font mal, constate qu’il n’a jamais vaincu la bataille de l’oubli. Non, il n’a jamais oublié la fin triste d’un amour pur, cette façon de se donner intense, malhabile et désintéressée.
Il l’a reconnue quand elle est apparue pour l'empêcher -lui et les autres journalistes- d’approcher le personnage en visite dans ce coin perdu de province. Sympa et professionnelle, avec le sourire aux lèvres, elle s’est adressée à tous pour communiquer que la conférence de presse prévue prenait du retard. Il s’en fout, maintenant, de l’interview exclusive qu’il voulait obtenir, et aussi de la conférence de presse. Ce qu’il veut c’est que toutes ces réunions, mondanités et discours finissent au plus vite et qu’il puisse l'aborder en privé...
Il s’installe dans un coin de la salle, à côté de la table garnie de vins, apéritifs et petits gâteaux, et boit pour calmer le tremblement de ses jambes et les battements de son coeur. Il parle sans faire machinalement avec des collègues tout en observant ses évolutions de public-relations. Il lui surprend aussi quelques regards vers lui, il ne sait pas s'ils expriment le regret ou la crainte. Finalement, elle s’adresse au groupe de journalistes et, en s’excusant pour le retard, avec cette expression faux-cul des attachées de presse qui veut dire quelque chose comme “je regrette de vous avoir fait attendre mais ce n’est pas de ma faute, vous savez comment sont ces politiques...” Elle distribue le dossier de presse. Arrivée à sa hauteur, elle lui glisse, d'un air sérieux et distant : “ne pars pas, à la fin... on devrait parler.”
* * * *
Les larmes commencent à couler sur ses joues et laissent des traces sur le maquillage. Ils se regardent sans savoir par ou commencer, ils partagent l'instant avec la peur de ne pas être sûrs de sentir la même chose... vingt ans qui ne passent en vain. Pour l’instant la seule chose qui les lie c’est le souvenir de ces années où ils partagaient les douceurs adolescentes du plaisir tout nouveau, une intensité d’émotions que, lui, n’a jamais plus retrouvé. Les yeux pleins de larmes de ce visage marqué par les lignes du temps lui font comprendre qu'elle non plus. Sans dire un mot elle lui caresse le visage avec une tendresse qui le fait frémir. Et il pleure, lui aussi, et tant pis si les clients du bar de cet hôtel minable les dévisagent. Ils s'enlacent timidement et elle dit, en sanglotant, “qu'est-qu’il nous est arrivé?”
Ils montent dans la chambre sans remarquer la saleté de l’escalier ni les taches d’humidité sur les murs. Ils noient toute culpabilité, tous les deux désirent la revanche, et la prennent dans cette chambre d'hôtel miteux.
Ils ne se demandent pas ni quand ni comment leurs corps fatigués ont vieilli, corps qui s’étaient connus frais, tendus, veloutés, et qui, maintenant, ont entamé le chemin de la flaccidité. Font l’amour comme jamais ils ne l’avaient fait, avec une intensité qui fait mal, un sentiment débordant, se donnant de façon désintéressée, en s’ouvrant sans retenue. Il libère et dissout des années de réserve, de contention émotionnelle dans les bras de cette femme qu’il croyait avoir oublié. Il efface, en caressant les lignes du temps, les angoisses de son absence.
Elle retrouve aussi l’envie de la caresse tranquille et, ensemble, s'offrent un plaisir partagé, qui se délecte de ce contact intense des corps. Les doigts calides s’enhardissent et les bouches mélangent tous les fluides, toutes les humidités. Ses seins, petits et doux dans le creux de sa main, lui font sentir les battements d’un coeur accélèrés par le désir. Retrouvant les gestes qui étaient les siens, elle l’enfourche avec ses jambes, tout en exhalant un râle fait de petits cris en litanie. Monte et descend, engloutit sans complexe son sexe à lui, se laissant porter par ce désir retrouvé, ce plaisir tremblotant. Ils fusionnent leurs sexes et leurs consciences, en une communion qui va beaucoup plus loin que les corps et l’espace. Ils ne veulent pas arriver au climax, ils voudraient oublier l’orgasme, rester suspendus dans le plaisir. Son éjaculation à lui, les ondulations des spasmes à elle, seront le début du retour à l’avant, à maintenant, à cette réalité de laquelle ils se sont échappés. Dans un instant ils vont se rendre, à la fatigue et à l'évidence, et vont se confesser incapables à contenir le temps.
Ce qui sont, ce qu'ils sont devenus, va les fouetter crûment. Ils vont parler, d'une voix rauque et douce des amants complices. Ils vont se dire les émotions amputées, la culpabilité, les amours ratés.. il va lui raconter cette rencontre onirique répétée, insistante, avec elle, pendant toutes cettes années. Tout en retardant, enragé, son versement inexorable, il commence à lui raconter comme elle est belle dans son rêve obsessif, au bon milieu d’une chambre lumineuse, remplie de plantes qui agitent harmonieusement leurs branches fleuries de façon élégante et hypnotique. Debout, grande, d’une blancheur éclatante, lui offrant, bras allongés vers lui, un réceptacle vivant, qui bouge animé de petits tremblements... comme une vulve soyeuse, au toucher aussi doux que son souvenir transcende les nuits. Vulve à l'intérieur resplendissant, pleine d’un liquide qu’il sait exquis... mais qu'il n’arrive jamais à goûter, se réveillant juste au moment où il allait y mouiller les lèvres.
Il sait que l’avoir bu, comme il vient de le faire aujourd'hui, c’est la fin. L’adieu. Un au revoir partagé, un retour honteux et couard aux mondes respectifs dans lesquels, au fil du temps, ils se sont laissés emprisonner.

Publié dans Littérature

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sarah masferrer 02/04/2011 13:17


Erotisme extrême, éveil des sens.... cela ressemble fort à des émotions vécues.