Des nouvelles noires d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 3

Publié le par L'Œil du Pharynx

Tous les vendredis le journaliste, écrivain et homme scène verse sa bile noir

careto

 

RÉBELLION

 

Le corps est entré en coma. Les parties du cerveau qui le maintiennent en vie ont perdu le compte précis des jours, mois ou années...
Un petit groupe de cellules de ce corps inerte conservent un semblant de mémoire génétique et ne renoncent pas à une régénération complète de toutes les fonctions vitales. Ces cellules optimistes -ultra-minoritaires entre les milliers de millions de leurs semblables- souffrent du rejet paternaliste des organes rachitiques qui gèrent l’agonie muette du corps. Organes qui s'accommodent bien de cette mort lente, fiers de la douteuse gloire de leur rôle dans la survie comateuse de leur environnement immédiat.
Ces organes vitaux frileux s'arrangent de cette non-vie, convaincus qu'il n’existe pas d’autre solution que la soumission pour éviter la mort définitive. Ils se plaisent à être infra-centres collabos, dépendant de la volonté et de la technologie des autres entités vivantes en pleine santé qui les contrôlent et les dominent pour réaliser toutes sortes d'expériences. Entités qui exigent une obéissance totale pour maintenir en fonctionnement ces organes soumis et pour que le corps reste dans ce coma permanent, attaché a des perfusions qui le plongent dans un bien-être artificiel, effaçant mémoire et conscience.
Quand un groupe de cellules d’un coin abscons montre des signes d'impatience, les organes collabos envoient des messages d'apaisement, justifiant les douleurs et l’état de délabrement par l’impuissance face à ces autres corps sains qui ont pris le contrôle et le pouvoir sur eux. Pour maintenir la cohésion, le collège de ces organes agonisants se plaît à évoquer un passé lointain plein de combats et résistances avant de tomber, blessé gravement, dans l’état actuel. Avec ces évocations nostalgiques ils arrivent à contenir ces velléités de révolte, ces protestataires nihilistes de plus en plus nombreux qui exigent de débrancher ces perfusions qui allongent l’agonie.
Le corps commence à perdre son unicité, il se désagrège, se divise en parties autonomes, commandée chacune par un des organes traîtres, imbu par l’autorité que lui confèrent les êtres sains qui ont usurpé le pouvoir.
Dépités par l’aveuglement des organes vitaux, les cellules minoritaires révoltées ont lancé un appel, a travers les canaux nerveux sympathiques clandestins, pour réveiller la conscience et la fierté génétique et provoquer la révolte de tout le corps: “L’état terminal de notre corps nous pousse à exiger la fin du supplice:


AUTO-EUTHANASIE!
Nous ne voulons pas continuer à être des infra-cellules honteuses d’un infra-corps en perdition. Pour garder un minimum de fierté, nous voulons nous auto-euthanasier dans la dignité. Dans un dernier effort, nous préconisons de retourner à notre corps en phase terminale la vigueur et la motricité nécessaires pour en finir en beauté et pour réaliser un de ces gestes qui peuvent montrer à nos bourreaux ce que nous pensons d’eux.
Notre auto-euthanasie aura lieu cette nuit puisque, selon le groupe clandestin des cellules cérébrales de la mémoire, ce sera l’anniversaire oublié de l’entrée en coma de ce corps mort-vivant.
La révolte cellulaire doit commencer par les groupes de l'avant-garde cérébrale, suivis de ceux des extrémités les plus gangrenées. A chaque seconde, un nouveau groupe de cellules prendra le relais jusqu'à arriver aux coins les plus réticents de ce processus révolutionnaire d’auto-euthanasie rebelle.

ASSEZ DE COMA! NON A LA SURVIE ASSISTÉE!

VIVE L’AUTO-EUTHANASIE!!!”

Sans que médecins ni infirmières ne puissent l'expliquer, un corps en coma du service de soins palliatifs de l’hôpital de la ville a, subitement, agité ses bras le jour de l’anniversaire de son entrée dans le service. Avec des convulsions désordonnées il a mis son avant-bras gauche dans le plis intérieur du coude du bras droit, provocant une réaction mécanique qui à levé l’autre avant-bras et aussi le doigt majeur de la main droite. Sur le visage du corps comatique, un rictus a dessiné un semblant de sourire et, tout juste après, il est mort.

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