Des nouvelles noires d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 4

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Tous les vendredis le journaliste, écrivain, homme de scène Aleix Renyé, nous régale de ses nouvelles noires.

NUL


Nul, grossier, incapable... il a assumé jusqu’à aujourd’hui ces épithètes, convaincu qu’il personnifie le mâle indigne, destiné à pourrir la vie de tous ceux qui ont la malchance de la partager avec lui. La liste des griefs et reproches que sa femme lui débite, excédée, est longue et lui, il les a acceptés comme une fatalité, comme si ça allait de soi, comme s'il lui fallait expier des péchés inconnus et terribles. Jusqu’à aujourd’hui il n’avait pas réfléchi sur sa part de raison dans le conflit quotidien, sur ses circonstances atténuantes... il est trop habitué à ce qu’elle prenne toutes les décisions, qu’elle décrète ce qui est bien ou pas dans des domaines aussi compliqués et inconnus pour lui comme les sentiments, l’amour, le sexe, l'affectivité et autant de concepts qui provoquent en lui un état de confusion et de perplexité profond. Pour lui, réfléchir à ces choses là c’est perdre son temps, se compliquer la vie... Ces sujets lui provoquent ennui et migraine, mais sa femme peut en parler des heures durant avec ses amies qui, souvent, remplissent la maison. Avec lui, maintenant, elle n’en parle plus. Elle le connaît assez pour ne pas essayer... mais quelque chose a changé, sans qu’il en connaisse la raison.
Depuis quelques jours elle a rompu la trêve instaurée entre eux. Et elle n’arrête pas de lui faire la liste des reproches qui -il faut le reconnaître- semblent bien justifiés. Et elle parle en criant, en sanglotant, avec des mots entrecoupés... Il ne comprend rien, mais il a retenu qu’elle n’a plus envie de lui, que le contact physique lui provoque dégoût, qu’elle ne sent plus rien, qu’elle “n’arrive plus à s’humidifier là où le désir se liquéfie”. Que la seule humidité entre ses jambes, quand il “la baise” c’est “cette viscosité que crache ta bite”... il a toujours admiré, en elle, cette faculté de mélanger, dans la même phrase, des mots compliqués et savants avec les plus vulgaires, quand elle est fâchée...
Elle se plaint, aussi, “de la dégradation permanente de la qualité de la relation émotionnelle” (il n’a pas trop compris, mais il n’a pas osé lui demander d’être plus explicite, elle était lancée et rien ne semblait pouvoir l'arrêter) de “la communication inexistante dans le couple” de “la fin des projets de vie en commun, mis à part l'hypothèque de la maison...”. De tout ce qu’elle a dit de façon aussi compliqué, il a retenu surtout le truc sur le sexe. Les “projets de vie”, la “qualité émotionnelle”, la “communication permanente” et tant d’autres concepts bizarres qu’elle a débité pendant deux heures de monologue ininterrompu, il ne savait en voir l'application directe à la vie quotidienne..Mais le truc sur sa sexualité, c’était un vrai coup bas! Une attaque frontale! Elle sait où ça fait mal... Il ne demande que ça, que ses exploits sexuels ne soient aussi ridicules, que son endurance redevienne plus standard, comme dans sa jeunesse. Il vaudrait bien revenir à cette impétuosité du début de sa relation, quand ils se pelotaient n’importe où, avec des journées entières de pratiques sexuelles imaginatives et excitantes. Sentir comme le désir monte dans n’importe quelle circonstance, comme cette fois chez des amis où ils se sont donné du plaisir tout en regardant un film d’horreur à la télé...
Oui, il a changé. Elle a raison de le lui faire remarquer... Mais elle non plus elle n’est plus la fille attractive, rigolote, aguicheuse, d’avant. Elle ne fait rien, de son côté, pour que les rares étreintes soient autre chose qu’une obligation conjugale et nocturne. Finie la surprise, se donner du plaisir en pleine journée, à la dérobée, dans la voiture... Chaque fois qu'il s'approche d'elle et commence ses caresses, elle prend cet air fataliste de victime, comme si c’était une fatalité d'offrir son corps (qu’elle délaisse, soit dit en passant) au mâle affamé et dominateur. La lueur de ses yeux quand elle le désirait, la séduction quotidienne, ont disparu depuis longtemps et, si on l’écoute aujourd'hui, ça n’aurait jamais existé.
Et elle non plus, elle n’écoute pas quand il parle. Elle se fout bien de ses goûts personnels, de sa musique, des voitures, des copains... ses délires ne la font plus sourire, quand au début elle s’éclatait, morte de rire, au moindre de ses blagues à deux balles. Découragé, au bout de quelques rebuffades, il a renoncé à lui parler de ce qui l'intéresse. A quoi bon? il voit bien que quand il lui parle de quelque chose d'important pour lui, elle l’écoute de cet air distrait, en faisant semblant, avec ce regard vide qui reflète parfaitement le peu d'intérêt qu’elle lui porte.
*
Il commence à se sentir mal, faible, la tête qui tourne et le flux sanguin lui provoque des palpitations aux tempes... il se demande s’il commande un autre gin ou pas. Il sait pertinemment qu’un de plus le fera basculer dans un état dangereusement éthylique. D’un geste brusque, il commande un autre verre. Le barman somnolent ne peut pas réprimer un geste d'agacement -il est tard et il lui tarde que ce dernier client s’en aille pour fermer et partir se coucher. Le bar est un de ceux qui bénéficient d’une renommée éphémère auprès des couche-tard, mais à ces heures du petit matin, en milieu de semaine, il est vide.
Dans les brumes de l’alcool il s'efforce d’être rationnel, d'analyser la situation et d'en tirer les conclusions qui en découlent. Il doit décider là, maintenant, de son avenir. Il soupèse les pours et les contres des solutions qui s’offrent à lui. Il reconnaît qu’il est peureux, lâche, pour ne pas avoir opté pour la plus évidente: partir, arrêter les frais, ne plus partager la vie de celle avec qu’il ne reste plus que aigreur et reproches. Jusqu'à aujourd'hui, il ne se sentait pas de taille à affronter le précipice qui s’ouvre devant lui. Abandonner cette vie réglée au millimètre près, commode, triste et à la merci de quelqu'un qui, certes, lui épargne les tracas des décisions ennuyeuses du quotidien. L’alcool lui donne le courage de réfléchir aux solutions les plus hardies.. partir, disparaître, devenir sdf...
Le barman, avec le sommeil qui lui colle au visage, range et nettoie de façon ostentatoire. Dans une lueur de lucidité des brumes de son cerveau, il s’aperçoit qu’il faut y aller. Il descend de son tabouret, en se tenant bien à la barre cuivré du comptoir, laisse un gros billet, essaie d’embrasser le barman, qui l'accompagne vers la sortie et sort pour affronter les rues désertes de cette ville qu’il hait aussi fort comme il l’aime. Ville balayée, ce petit-matin, par ce vent glacial qui lui donne une certaine notoriété dans les bulletins météo. Ses jambes tremblotantes le portent difficilement vers sa voiture. Il vomit contre le mur d’un ancien couvent et aussi, plus tard, ancienne prison. Entre deux spasmes, l'idée que "couvent ou prison, ça revient au même" lui traverse l'esprit, que les moines et les prisonniers sont bien loin de ces tourments à lui : “eux, au moins ont du renoncer à vivre avec une femme!”
Il arrive, difficilement, à monter dans la voiture et à démarrer. Il s’engage dans les rues solitaires et, au bout de quelques minutes, il réalise qu’il ne s’enfuit pas. L’alcool et ses délires n’y font rien, il rentre à la maison se faire engueuler. Il sait qu’elle l’attend pour lui faire une scène, pour lui crier qu’elle l’a attendu toute la nuit, qu’elle voulait appeler la police pour signaler sa disparition... Il est convaincu que ce qui va la déranger le plus c’est qu’il a échappé à son autorité pendant quelques heures. Une autorité à laquelle elle ne veut pas renoncer, malgré le dédain qu’elle lui a montré avec autant de virulence.
Il rentre pour s’enfoncer, chaque jour un peu plus, dans sa nullité masculine. Il rentre pour faire de l’ostracisme une vertu et de la joie et l'imagination une perte de temps. Il rentre comme un chien battu, effrayé, comme s’il avait commis un méfait quelconque. Il rentre vers le seul endroit auprès duquel il peut rentrer. Il rentre dans cette maisonnette bon marché -anonyme dans un lotissement d’habitants et maisons cloniques- qu’il devra payer pendant, encore, plusieurs années. Il rentre s’enterrer dans cette tombe construite pour faire le deuil de toutes ses illusions, de tous ses espoirs. Il rentre pour se résigner au confort minable, bon marché. Il rentre pour mal vivre assis dans son canapé devant sa télé, dans son fauteuil surfant sur internet, dans son minuscule jardin arrosant quatre plantes ridicules. Il rentre pour attendre la retraite comme seul objectif. Il rentre pour regretter n’avoir jamais vécu tout ce qu’il aurait aimé vivre.
Il rentre pour finir son existence, mourir un jour et être enterré, avant sa femme, dans un joli cercueil payé à crédit, dans cette petite place au cimetière acquise, elle aussi, à crédit.

Publié dans Littérature

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