Festival Setmana per la Llengua : La culture catalane dans tous ses états en Roussillon par Bob Dainar

Publié le par L'Oeil du pharynx


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La Setmana per la Llengua est une manifestation culturelle, populaire et festive organisée, depuis 2007, par l’association des Angelets de la Terra et de nombreux collaborateurs (associations, collectivités). Elle met en avant la création artistique d’expression catalane au travers du théâtre, de la poésie, du cinéma et de la musique. Elle a pour objectif de faire découvrir une culture catalane ouverte et actuelle, aux catalans d’adoption ou d’origine et à ceux qui ne maîtrisent pas la langue catalane. Une culture qui n’est pas réservée aux anciens grognards de la catalanité et qui attire les jeunes. Cette année, la 4ème Set mana a eu lieu à Elne, Perpignan, Rivesaltes et Salses, du 1 au 8 mai.

Le concert d'ouverture de la 4ème Setmana per la Llengua, marquant la renaissance des « Sis Hores de Cançó », a eu lieu au centre culturel d’Elne « Espace Gavroche », le samedi 1er mai. Les « Sis Hores de Cançó » avaient lieu à la fin des années 70, au Palais des Rois de Majorque de Perpignan. Il a permis aux roussillonnais de découvrir les auteurs compositeurs de la « Nova Cançó » comme Lluis Llach, Raimon et Maria del Mar Bonet. C’est au chanteur de Bages, Joan Pau Giné, auteur de « Adiu, ça va ? » et de « L’ailloli », qu’a été dédiée cette nouvelle édition des « Sis Hores de Cançó ».
Cette première édition de la nouvelle époque des six heures de chansons en catalan n’a rien perdu en contenu et en énergie, avec de jeunes « cantautors » venus des quatre coins des Pays Catalans pour chanter des textes engagés, mais aussi poétiques. Meritxell Gené, venue de Lleida avec son accordéon, nous a présenté son deuxième album « Sota els llençols » (Sous les draps). Un album entre folk et pop, fait de tendresse, avec des poèmes personnels et des poèmes de grands noms de la poésie catalane. Montse Castellà, des Terres de l’Ebre, nous a présenté son spectacle « L’escriptor inexistent », en s’accompagnant au piano. Il s’agit d’un collage littéraire unissant les textes de différents auteurs, dont la moitié sont de l’Ebre, sur des thèmes communs comme le paysage, la guerre, l’exil et l’amour de la terre. L’accent Sergi Contri, auteur compositeur du Pays Valencien, accompagné par Joan à la guitare, nous a régalé de chansons pop rock davantage poétiques que réalistes. Pau Alabajos, qui vit au Nord de Valencia, a revendiqué haut et fort sa conscience politique et son activisme linguistique. La soirée avait commencé avec le roussillonnais de l’étape, Joan Pere, chanteur de Prades en Conflent, originaire de Majorque. Il a chanté les chansons éditées entre 1984 et 1992, mais aussi quelques nouveautés et des reprises de Joan Pau Giné. Cette belle soirée s’est terminée par une version catalano-kabyle de l’Estaca avec Pau Alabajos et Samir. Avant le concert, Cinémaginaire a projeté le film « Colonel  Macià ». Francesc Macià est l’un des personnages les plus importants de Catalogne. Il est le président de la Generalitat de Catalunya qui a proclamé la République Catalane, en 1931, et qui auparavant avait essayé d‘organiser un soulèvement pour la libération de la Catalogne, depuis Prats de Mollo.
Le mardi 4 mai, les Angelets de la Terra ont organisé un débat sur l’économie en Catalogne Nord, intitulé « Du catalan folklore, au catalan facteur de développement économique », au centre d’art contemporain « ACentMètresDuCentreDuMonde ». Différents acteurs de la vie économique roussillonnaise y ont participé, parmi eux Ramon Faura, industriel, Llorenç Planes, ex-président d’Unitat Catalana, et des membres de l’association d‘entrepreneurs nord-catalans « Fem Feina ». Cette dernière nous a présenté le label « Fet Aquí » qu’elle a créé pour regrouper un maximum d’entreprises de tous les secteurs d’activités derrière un concept de développement et d’initiatives économiques du pays, où la langue catalane joue un rôle déterminant.
Le mercredi, dans le cadre de leur projet « Cine’Cat », les Angelets de la Terra et le cinéma Castillet ont présenté le film en catalan « Petit Indi ». Dans ce dernier film, Marc Recha pose son regard sur l’univers d’un garçon, Arnau, au travers d’un rite initiatique sur la perte de l’innocence. Le film suit les pas de cet adolescent solitaire qui essaie de réunir de l’argent pour payer l’avocat qui pourrait sortir sa mère de prison. Dans l’objectif de gagner de l’argent, Arnau sera initié aux paris dans les courses de chiens par son oncle Ramon, interprété par l’acteur catalan Sergi Lopez. Après le film, le chanteur londonien Ben a interprété en catalan, mais aussi en anglais, des chansons du regretté Joan Pau Giné.
Le jeudi 6, au Couvent des Minimes, la Setmana per la Llengua a proposé, pour la première fois, une œuvre de théâtre en catalan, « Stan i Owsky ». Ce spectacle, de la compagnie barcelonaise Sargantana, met en scène deux acteurs qui viennent présenter Hamlet de Shakespeare et qui se retrouvent devant une salle vide… ni public, ni compagnie, ni programmateurs. C’est dans ce cadre de solitude et de tension que se réveillent les vieux démons de la relation de ces deux personnages entre eux et avec le monde du théâtre. « Stan i Owsky » est un montage scénographique et un travail d’acteur qui permet au public et aux acteurs de se rencontrer. Les acteurs jouent sur des chaises, souvent symbole du pouvoir, qui sont disposées dans toute la salle et au milieu du public. Ce montage signifie la chute du pouvoir d’un régime déliquescent, inspiré de l’œuvre d’Hamlet. La compagnie Sargantana, créée en 2003, approfondit une forme de théâtre adaptée à notre monde et à notre temps. Son objectif est de vaincre l’ennuie que ses membres constataient chez le public mais aussi chez les gens du théâtre eux-mêmes. C’est pourquoi ils ont beaucoup travaillé la relation avec le public et l’utilisation de fonds sonores pour faciliter ce rapprochement. Dans l’après-midi, a eu lieu un débat sur la création théâtrale dans l’espace catalan transpyrénéen, avec de nombreuses compagnies du Roussillon et de Girona, ainsi que la présidente des Estivales et la directrice de la Direction des Affaires Culturelles de Perpignan qui a proposé la création d‘un « laboratoire transfrontalier ». Ce laboratoire s’attachera à trouver des solutions à la problématique de la diffusion « transfrontalière » et à la création entre compagnies des deux côtés des Pyrénées. En préambule du débat, trois compagnies de Catalogne Nord, qui ont participé à un stage de deux jours avec la cie Sargantana, ont présenté le travail réalisé, en catalan et en français.
La cinquième « Nit de Poesia », a eu lieu pour la deuxième année consécutive au Théâtre des Hautes Rives de Rivesaltes. C’est dans ce lieu convivial, où les Angelets avaient organiser une soirée spéciale avec Sergi Lopez l’an dernier, que nous avons pu écouter des poètes de tous les Pays Catalans, parmi eux Gérard Jacquet, Coleta Planas et Joan Daniel Beszonoff, tous trois du Roussillon. Gérard Jacquet a rendu un hommage au « verbiliculteur » insoumis et non-conformiste Norbert Narach, disparu il y a peu. Ces soirées poétiques génèrent toujours de belles rencontres autour de différentes cultures présentes sur le territoire catalan, au-delà de la simple langue catalane. Nous avons pu écouter, lors des précédentes éditions, des poèmes en tibétain, ukrainien, italien, français, anglais et créole. Cette « Nit de Poésie », alternée par les chansons en sicilien de Nanou, a mis à l’honneur la langue arabe et occitane. C’est aussi cela la catalanité ! Une catalanité ouverte qui évolue grâce à l’échange avec les autres peuples et cultures présents sur son territoire. Il s’agit, une fois encore, de rompre avec le monolinguisme trop souvent imposé par la culture dominante française. La Catalogne, lieu de passage, est le résultat d’un millénaire de brassages avec les Grecs, les Phéniciens, les Romains et les Arabes. Aujourd’hui encore, c’est la diversité qui enrichit notre culture, jusque dans la poésie et la musique. Le métissage est bel et bien le futur de la Catalogne ! Pour finir, nous avons assisté à un concert en kabyle de Samir et son groupe de musiciens.
La dernière activité de la Set mana eu lieu à Salses, le samedi 8 mai, au Portail à Roulettes. Le Portail à Roulettes est une ancienne grange, repère de nombreux musiciens du coin qui finissent toujours par faire un « bœuf » et jouent de la musique jusqu’aux aurores, comme ce fut le cas lors de ce concert qui restera dans les anales tant l’ambiance était joyeuse dans cette salle pleine. « Belda i el conjunt Badabadoc » venus de Barcelona et les roussillonnais de « Llamp te Frigui » sont les deux groupes qui ont animé la soirée en mélangeant reggae, ska, rumba et folk. L'endroit, est un joli endroit. Avec cheminée et du bois qui flambe. Ce fut l’occasion de découvrir un nouveau groupe, localisé du côté de Pezilla de la Ribera, déployant un nom catalan, "Llamp te frigui" [variante de "El llamp te frègis", au sens "que le diable t'emporte" ou plus littéralement "que l'éclair te rôtisse"]. Un groupe qui ose un répertoire qui ne jette pas aux orties ce qui est catalan parce que c'est en catalan, mais tout au contraire. Un répertoire qu'il enrichit avec des reprises de grands succès de la chanson catalane, d'ici et d'ailleurs, des Lluis Llach, Joan Pau Giné, Gérard Jacquet, Jordi Barre et d'autres. Enrichi aussi par ce traditionnel "En baixant de la font del gat", revisité musicalement et vocalement de fond en comble. "Rewriting" plutôt réussi. "Llamp te frigui" c'est un trio : guitare, accordéon et contrebasse. Frank Sala, chanteur et guitariste, vient de l'orchestre mythique « Les Casenoves » et de « La Berne » comme ses deux comparses, Yolande qui danse avec sa contrebasse et Benjamin auquel son accordéon ne peut rien refuser. Un trio qui fait beaucoup de son, et place la langue catalane sous le signe du festif, avec des rythmes qui attrapent, des envolées qui emballent et une voix, rocailleuse et puissante, à l'aisance dans des arias de révolte aussi bien que dans des profondeurs proches du cante hondo. Groupe à suivre! L’autre groupe, « Belda i el Conjunt Badabadoc », n’est pas des moindres. Il reprend aussi les grands succès musicaux de Catalogne du Sud en les arrangeant à sa façon. Il s’agit d’un quatuor de musiciens expérimentés, qui nous emportent dans une version en catalan des rythmes venus des Caraïbes. Leur objectif est de faire passer un bon moment au public, avec des morceaux sur lesquels il est facile de danser. Entre les chansons, Carles n’hésite pas à lancer des commentaires militants et humanistes car il ne pratique pas l’autocensure.

Selon le président des Angelets de la Terra, Ramon Faura, cette quatrième édition est « le meilleur exemple de la vitalité et de la diversité de la « catalanité » en Roussillon. Une catalanité populaire, festive et ouverte aux autres, sans complexes ni sectarisme. Une catalanité qui attire la jeunesse de ce pays, en manque de repères. »


Publié dans Musiques-Spectacles

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