Gildas Girodeau : "The Fluxe" avec les illustrations de Coco Cousin.

Publié le par L'Oeil du pharynx




Chapitre 1 : "Le Cri"

Mercredi 13 décembre, 17h48 :

Le commissaire Costes poussa la porte du hangar délabré situé dans la zone industrielle du Polygone Nord, à Perpignan. L’obscurité était totale et il perçut immédiatement une odeur effrayante qu’il ne connaissait que trop bien, celle de la mort. A côté de lui la jeune fille se mit à gémir, il lui prit la main. Elle était glacée et il comprit qu’elle était agitée de tremblements convulsifs.

- Du calme, je suis là…

Il sortit la lampe électrique de sa poche et découvrit dans le faisceau de lumière les restes d’un atelier de mécanique : vieux bidons d’huile, châssis de machines. Au fond le bureau vitré de la direction, où l’actuel locataire avait emménagé un studio sommaire. Enfin, d’après les dires de la fille… Sur le côté trônait la masse informe d’un pont roulant. Le hangar faisait vingt mètres environ. Au sol, des copeaux et de la limaille de fer crissaient sous leurs pas. Brusquement un bruit le fit sursauter, d’instinct il éclaira la zone d’où il provenait. Il eut le temps de distinguer des yeux rouges qui disparurent aussitôt. Des rats probablement. Il eut un moment de doute, ne s’était-il pas lancé un peu vite ? Encore une fois il aurait du se méfier. Son adjoint, la lieutenant Berthaud, avait un don, elle avait l’instinct des choses. En passant dans le hall du commissariat central l’instinct lui avait désigné la jeune fille perdue dans la salle d’attente. Quand elle l’avait appelé sur la ligne intérieure du commissariat et qu’il avait entendu le son de sa voix, il aurait du comprendre que c’était sérieux.

- Commissaire c’est Berthaud, il y a une jeune fille là, elle dit… elle dit que ça
sent mauvais… vous devriez venir…
- J’arrive, mais n’oubliez pas qu’ils vous attendent à la morgue pour l’autopsie du
gitan…
- Oui commissaire, c’est pourquoi vous devez venir, moi je ne peux pas
l’écouter… mais il faut que vous veniez…

Costes était un peu soupe au lait en ce moment, l’avocat de son ex-femme avait introduit une demande en justice pour augmenter sa pension. Encore un qui devait se la faire. Au fond il n’en voulait pas à son ex, c’était une malade du cul, elle n’y pouvait rien. Mais quand ses amants se mettaient en tête de la protéger, de faire son bonheur, Costes savait qu’ils en étaient arrivés au point final où elle allait les éjecter. Les voir s’agiter comme des pantins sans avoir rien compris au film avait fini par le fatiguer, d’autant qu’en général c’était à lui, Costes, qu’ils finissaient par en vouloir. Et là c’était reparti, celui là s’appelait Robert, ce cher maître allait se faire plumer puis se faire balancer, sûr ! En attendant il lui pourrissait la vie et il fallait qu’il se défende… Bref si un autre de ses adjoints lui avait fait le coup de « vous devez venir, il y a une fille qui dit que ça sent mauvais… » il lui aurait passé un savon dont il se souviendrait longtemps, juste pour se calmer les nerfs. Mais Berthaud avait l’instinct. Il l’avait su dés le premier jour où il l’avait eu sous ses ordres.

La fille était dans le hall depuis le matin, elle n’avait pas bougé pendant cinq heures d’affilées. Le planton avait fini par aller lui demander ce qui l’amenait à rester là, mais elle ne le regarda pas, ne lui répondit pas. C’est à ce moment que Berthaud était entré en scène. En passant dans le hall elle avait vu la fille et avait questionné le planton à son sujet, puis elle s’était assise à côté d’elle et avait commencé à lui parler. La fille lui répondit immédiatement, ce qui eut le don d’agacer le planton. Finalement elle avait demandé qu’on lui passe Costes. La fille s’appelait Corinne. Son copain Richard avait disparu depuis deux jours et elle était passée le voir chez lui. C’est là qu’elle avait trouvé que «ça sentait mauvais ». Alors elle était venue au Central, sans plus savoir quoi faire ni se décider à parler aux flics.

Costes s’était demandé si elle ne serait pas morte de faim et de soif là, sans bouger, si Berthaud n’était pas passé par hasard. Une gamine paumée, cheveux rouges et crête de coq, piercing dans le nez et les lèvres, aux pieds des rangers en cuir, comme en Algérie…Un très mauvais souvenir pour Costes, l’Algérie. En 1960 il avait dix huit ans quand il portait les mêmes rangers que la fille, en arpentant le djebel du M’zi. Une époque où avec d’autres gamins de son âge ils avaient le devoir d’aller se faire tuer dans une salle guerre, mais toujours pas le droit de voter…

Le maquillage de la fille avait coulé, peut être avait-elle un peu pleuré ? Bon signe s’était dit Costes, elle avait encore un peu d’humain… Berthaud avait répété que c’était important. Comme tous étaient occupés ailleurs, Costes avait décidé de l’accompagner là où ça « sentait mauvais », pour voir… En fait il voulait savoir où le mènerait l’instinct de Berthaud. Simple curiosité presque, et puis ça lui ferait oublier cet abrutît d’avocat. Et maintenant il se trouvait dans un hangar lugubre, tenant la main d’une pauvre fille qui tremblait, avec dans les narines l’odeur du sang. Ils s’étaient avancés jusqu’au fond de l’atelier, Costes s’apprêtait à ouvrir la porte de ce qui avait été les bureaux administratifs quand un bruit lui glaça le sang. Il s’immobilisa et devint attentif, un bruit de succion et de mâchoires en action. La fille se mit à claquer des dents, elle plantait ses ongles jusqu’au sang dans la paume de Costes, mais il ne s’en apercevait même pas. C’était sur la droite, vers le pont roulant. Lentement il déplaça la lampe vers le bruit. Brusquement la fille poussa un hurlement sauvage et s’évanouit. Dans le faisceau de la lampe un homme était apparu. Pendu à un mètre du sol, il tenait à la poulie métallique du pont roulant par un croc de boucher planté sous sa mâchoire. Il était nu et couvert de sang, les mains liées dans le dos. Mais Il était aussi éventré du pubis à la gorge. Ses entrailles, encore accrochées à son cadavre, étaient répandues sur le sol. Une dizaine de gros rats dévoraient ses intestins.
C’était ça le bruit.


Chapitre 2: "Le Fluxe"

Mercredi 13 décembre, 18h32 :

Le légiste était là, Berthaud l’avait ramené avec elle après l’autopsie du gitan. Une partie de l’équipe recueillait les indices disponibles. Le cadavre n’avait pas encore été décroché et des projecteurs éclairaient la scène de crime.
Ce qui intriguait le plus Costes, c’était l’inscription qui s’étalait en lettres de sang sur le bardage métallique du hangar, à coté du pont roulant : « I AM THE FLUXE ! ».
Il décida qu’il était temps d’interroger cette Corinne, son équipe finirait le fastidieux travail de recherche d’indices. Une chose était sûre, ce n’était pas le copain de la fille qui était accroché à la poulie. Il rejoignit Berthaud.

- J’embarque la donzelle au Central pour l’interroger, il ne faut pas traîner, tenez moi au courant au fur et à mesure.

- Bien commissaire, le légiste dit que l’homme est resté vivant assez longtemps… pendant que les rats lui dévoraient la tripaille.

- Ouais, saloperie…

La fille était prostrée dans le camion du SAMU, Costes s’approcha du médecin.

- C’est bon ? je peux lui poser quelques questions ?

- Oui ça ira, elle est ok, mais elle est sous tension. Soyez bref et ne la bousculez pas…

- On nous a interdit les bavures policières ce mois-ci, le mois dernier on a du dépasser le quota… Alors on va juste aller boire un café loin de tout ça, ok ?

Ce toubib l’avait énervé avec son air méfiant et son côté donneur de leçons, il alla chercher la fille.

- Venez, partons, vous avez des choses à me raconter. Vous voulez boire un café ? ou un thé ?

La fille le regarda enfin.

- Un café je veux bien, mais sortez moi d’ici…

Dans la voiture qui les menait au commissariat central Costes commença son
interrogatoire, à sa manière.

- Vous avez un boulot ?

- Oui.

- Quel genre ?

- Ça ne vous plaira pas…

- Pourquoi ?

- Vous êtes flic et vous êtes vieux…

Costes soupira, ça commençait bien.

- Essayons toujours ?

Elle le regarda avec défi…

- Je suis chanteuse dans un groupe.

- Un groupe de quoi ?

- De Rock Garage.

- De Rock quoi ???

Elle secoua la tête avec lassitude.

- Ça ne sert à rien, vous ne comprendriez pas…

- Bon donnez moi le nom du groupe pour voir ? Ou celui d’un groupe connu qui soit dans le genre ?

- Les Phone Tonic… on fait de la musique genre Sonic Chiken 4, ça vous connaissez non ? le groupe de Perpignan…

- Euh oui… enfin, ça me dit vaguement quelque chose…

- Ils ont tourné aux States l’an passé : Chicago et tout ça quoi…

- Ah oui… En fait non, ça ne me dit rien du tout. Vous devez me prendre pour un ringard total…

Elle se détendit.

- Ouais, en fait je vous trouve plutôt « chelou »… euh « louche », vous ne ressemblez pas à un vrai flic… Mais j’aime votre franchise. Et puis tout à l’heure, là-bas, j’avais confiance en vous…

Costes n’avait jamais entendu parler des Sonic Chicken 4. Pas étonnant, il s’était arrêté à Bob Marley et plus tard aux Pogues… Maintenant il écoutait surtout Mozart. Ils étaient arrivés au Commissariat. Il la fit rentrer dans son bureau et
commanda deux cafés.

- Pourquoi 4 ?

- Hein ?

- Sonic Chicken 4, pourquoi 4 ?

- Ha, au début ils étaient 4, 4 musiciens, mais maintenant ils sont 5 en fait.

- Je vois…

L’interrogatoire dura deux heures, Costes la ménagea comme il put. De toute façon elle avait décidé de coopérer. Son copain Richard était l’un des musiciens du groupe, le batteur. Depuis quelques temps il était devenu bizarre, lointain. Il rabâchait des histoires sur son père, mort quelques mois auparavant. Corinne s’était absentée deux jours pour retrouver sa famille à Lyon. A son retour elle avait rejoint son petit appartement dans le quartier Saint-Jacques puis avait repris contact avec le groupe. C’est là qu’elle avait découvert que Richard avait disparu. Elle l’avait appelé mais il ne répondait pas. Quand finalement le lendemain elle était passée chez lui, elle avait senti l’odeur en ouvrant la porte du hangar. Elle l’avait doucement refermé puis était allée chez les flics. Voilà tout.

- Et ce groupe, il répète où ?

- A l’Arsenal, l’ancienne caserne ou je ne sais quoi. Ils nous on prêté un coin dans un bâtiment.

- On peut les voir ?

- Oui, en principe les répétitions commencent à 21heures.

Il était 20h58, Costes décida d’aller questionner les membres de ce groupe « rock garage ». C’est le moment que choisit Berthaud pour rentrer dans la pièce.

- Je peux vous parler commissaire ?

Costes fit patienter Corinne dans son bureau et suivit Berthaud dans la pièce à côté.

- Alors ?

- Il y a du nouveau. D’abord l’inscription sur le mur a été faite avec le sang du maccabé. Ils sont identiques. Ensuite les empreintes digitales de la main qui a tracé ce texte correspondent à celles que l’on a trouvées partout dans le studio…

- Donc l’assassin serait l’habitant du hangar ?

- Il semble bien que oui…Mais il y a autre chose, en fouillant dans le studio on a retrouvé un manuscrit. L’homme raconte son enfance. Enfin, il parle surtout de son père qui devait le maltraiter et le battre pour un oui ou pour un non…

- Continuez…

- Chaque fois qu’il le frappait, toujours avec une ceinture, il lui parlait du flux et du reflux. Au début la marée monte, ça c’est le flux, clac ! La ceinture marque la peau nue du petit. Puis elle descend, le reflux, la ceinture en cuir épais glisse
sur ses meurtrissures, puis se réarme. L’homme la brandit et puis clac !! le flux à nouveau… Un vrai sadique.

- Pauvre gosse, c’est donc ça qui aurait motivé l’inscription sur le mur? il aurait pété un boulon ?

- C’est possible commissaire, Flux et Reflux reviennent plusieurs fois dans toutes les pages et il y en a une bonne centaine…Mais il a du y avoir un facteur déclenchant. Un truc anodin qui l’a mis en court circuit après que le décès de son père ait fait ressortir toute cette souffrance. Et maintenant il se libère…

- Mais pourquoi « fluxe » ?

- Il est possible que ce soit du langage parlé, dans sa folie il écrit comme il parle, un type du sud sûrement, qui met des « e » partout. Comme dans pneu que vous prononcez peuneu…

- Oui, enfin ça s’écrit aussi peuneu dans le midi, Berthaud…

Elle le fusilla du regard

- Bon bon, reprenons. Donc ce Richard éventre un type et se prend pour le flux.
Et le mort, vous avez avancé ? il sort d’où celui là ?

- Rien de rien : aucun document, on n’a même pas retrouvé ses vêtements. Il n’était pas fiché. Ce n’est visiblement pas un sans abri, il est trop propre sur lui, rasé, cheveux bien coupés…On fait le tour des commissariats et des gendarmeries pour voir s’il n’y a pas de disparitions signalées. Mais pour un adulte ça prendra du temps…

- Rien d’autre ?

- Non, enfin si, on a retrouvé une lettre de L’ANPE du boulevard Kennedy l’informant qu’ils l’avaient radié parce qu’il ne s’était pas présenté au dernier entretien. Il pouvait faire appel de la décision en rencontrant un conseiller. Sur la lettre il a écrit en gros « lundi matin », donc le jour où il a pendu le type. je vais vérifier s’il s’est présenté à l’agence, ça nous aidera à reconstituer son emploi du temps.

- Bien, je vais aller voir les copains du suspect, avec la fille. Appelez-moi si ça avance.

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Chapitre 3 : "Le Groupe"


Mercredi 13 décembre, 21h08 :

Ils prirent son vieux break Volvo.

- Vous avez faim ? envie d’un sandwich ?

- Euh non, pas faim du tout.

Il s’arrêta quand même près de la gare et lui fourra un jambon-beurre dans la main pendant que de son côté il attaquait un rillette-cornichons à belles dents.

- Mangez, quand on mange on oublie…

A l’Arsenal il y avait un coin désaffecté, les travaux de réhabilitation du bâtiment n’étaient pas terminés. En fait ils n’avaient pas vraiment commencé. Mais le toit était étanche. Le groupe était là. Une guitare électrique s’énervait toute seule pendant qu’un grand type réglait un équaliseur moyennâgeux. Corinne jeta son sac sur l’estrade en bois gris et taché et embrassa les deux hommes.

- Pas de nouvelles de Richard ?

- Non rien, et de ton côté ? C’est qui celui-là ?

- C’est un flic… Richard est dans la merde…

L’homme leva la tête de son équaliseur.

- Un flic t’as dit ? Qu’elle connerie il a encore fait Richard ? Putain Louis, arrête cette basse, merde !!!

Le guitariste se retourna et cessa de tourmenter sa Cort premier prix.

- C’est quoi le bléme ?

- Le bléme c’est que votre batteur a fait une grosse connerie dit Costes en sortant sa carte de la PJ.

- Quel genre ?

- Le genre qu’on ne raconte pas. Mais il faut le retrouver et vite, il est en danger.

- On ne l’a pas vu depuis plusieurs jours ! Depuis que tu t’es barrée chez tes vieux en fait, Corinne ! Et là comment on fait pour les repets s’il n’est pas là ?!
Il est où ce con ?

L’homme s’était tourné vers Corinne qui tendit les mains en signe d’apaisement.

- Doucement Jean-Louis, calme. Qu’est ce qu’il a dit en partant, la dernière fois ? Il avait un projet ? Un truc qui n’allait pas ?

- Un truc qui n’allait pas ça c’est sur. Et c’est pas à toi que je vais l’apprendre, il devenait franchement bizarre même, avec son Fluxe !

- Quoi son fluxe, qu’est ce que vous voulez dire ?

- Bein je ne sais pas moi ! Il marmonnait toujours des trucs incompréhensibles ces derniers temps et parfois il hurlait « I am the fluxe ! » et il cognait sur quelque chose, le mur, l’estrade, la table…

Corinne baissa la tête. Costes la saisit brutalement par le bras et lui souleva le
menton.

- Vous le saviez n’est-ce pas ?

Elle fit oui de la tête et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. Costes jura et sortit son téléphone portable.

- Berthaud cette fois c’est sûr : c’est le locataire du hangar le tueur, le dénommé Richard. Il est en plein délire, Il faut le retrouver…

Après avoir noté les noms et adresses des musiciens il leur donna une carte avec son numéro de portable au cas où Richard se pointerait. Il leur demanda aussi de venir faire une déposition au commissariat le lendemain à dix heures. Ce qui eu l’air de les contrarier. Costes se demanda si c’était à cause de l’heure ou parce qu’il fallait aller chez les flics. Il décida que c’était les deux. Au moment de partir Corinne le rattrapa.

- Vous ne lui ferez pas de mal ? Vous me promettez ?

Costes grogna.

- On fera au mieux, vous avez ma parole.

Elle le retint par la manche et lui mit un CD dans la main. Un enregistrement pirate des Sonic Chicken 4.

- Vous l’écouterez dans votre voiture, il y a un lecteur de CD je l’ai vu.


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Chapitre 4 : "La Folie"

Jeudi 14 décembre, 9h31.


Richard Akilonk avait erré toute la nuit autour de la gare de Perpignan. Au petit matin il avait découvert son portrait en première page du quotidien l’Indépendant, une photo prise lors d’un concert. Il était dans un tel état de confusion qu’il ne pût comprendre ni le titre ni le sens de l’article le concernant. Vaguement mal à l’aise il prit alors un train en direction de l’Espagne et mû par une inspiration soudaine descendit à Argelès-sur-Mer. En sortant de la gare il vit un panneau indiquant l’agence locale de l’ANPE, ce qui lui rappela une sensation étrange et forte qu’il ne sût clairement identifier. Maintenant il attendait patiemment son tour dans la file qui menait au guichet de l’agence. C’était long. Finalement son tour arriva. Comme il l’avait fait quelques jours plus tôt il sourit à l’agent qui lui faisait face. C’était une femme cette fois, contrairement à l’autre jour, au boulevard Kennedy à Perpignan.
Tout lui revenait à présent, le type derrière son comptoir avec son sourire suffisant… Il avait fallu qu’il l’attende à la sortie de son travail, le soir, pour l’embarquer de force afin de pouvoir soulager l’atroce douleur qui l’avait traversée ce matin-là. Oui, pendre ce salopard et le vider avait été un moment de bonheur intense, un soulagement ! Et cette fois ce serait plus simple, il s’était organisé. Mais brusquement il eut peur et fut sur le point de s’enfuir en réalisant vraiment ce qui l’avait conduit jusqu’à ce guichet. C’est la femme qui l’en empêcha. Elle s’impatientait à la voir là, hésitant et bizarre. Elle lui dit sèchement :

- Alors, c’est pourquoi ?

- Euh… bonjour, je voudrais rencontrer l’un de vos conseillers.

La femme le regarda d’un air dégoutté car il sentait mauvais et portait des habits tachés, en plus il avait un tic vraiment laid qui lui faisait ouvrir et fermer les yeux en grand. Finalement elle lui demanda s’il avait rendez-vous.

- Non, j’en suis vraiment désolé…

Pour la dernière fois de sa pauvre existence la femme sourit. Elle savait quoi répondre dans ce genre de cas. Ce serait rapide.

- C’est moi qui suis vraiment désolée… Nous ne recevons pas dans le flux.

Il y eut un silence qu’elle savoura sans comprendre à quel point il était terrifiant.
Puis en face d’elle l’homme eut comme une contraction de tout le corps. Il se raidit et laissa échapper de petits grognements bizarres comme s’il voulait empêcher quelque chose de sortir de sa bouche. Finalement, comme s’il y avait renoncé, il se détendit, ouvrit son manteau horriblement taché et en sortit un couteau de boucher à lame effilée, un couteau à désosser. Puis il sauta par-dessus le comptoir et poignarda sauvagement la préposée à trente deux reprises, en hurlant plusieurs fois et distinctement « I am the fluxe !!! ». Quand il se redressa il vit que personne n’avait bougé. Tous dans l’agence étaient pétrifiés par la violence absolue de la scène à laquelle ils avaient assisté. Il eut alors un rire de hyène qui s’acheva par un hurlement quasi démoniaque. Il semblait maintenant effrayé par ce qu’il venait de faire. Soudain, après un ultime « I AM THE FLUXE !!! » exalté, il se plongea le couteau dans le coeur et mourut dans les minutes qui suivirent.


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Chapitre 5 : "Berthaud et Costes"


Lundi 16 décembre, 8h54.


Le commissaire Costes coupa avec regret le lecteur CD de sa Volvo. Les notes de « Only Lose », son morceau préféré des Sonic Chicken 4 laissèrent place au silence relatif des bourrasques de Tramontane balayant l’avenue de Grande-Bretagne. Sur les marches il vit la lieutenant Berthaud qui l’attendait.


- C’est quoi cette musique que vous écoutez en ce moment Commissaire?


- Ha ! ça c’est du « Garage » Berthaud, un groupe du midi, ça ne vous plaira pas.


- Dites toujours ?


- Les Sonic Chicken 4 !


- Oui bien sur, suis-je bête, ceux qui ont tourné aux States l’an dernier !!! Un concert à Chicago même… Attendez, vous écoutiez « Only lose », c’est ça ???

Personnellement je préfère « Sexiest ». Mais au fait c’est du live ! D’où sortez-vous cet enregistrement que je ne connais pas ? Un piratage ? Totalement illégal ça Commissaire…


Costes lui jeta un regard noir.


- C’est bon Berthaud, n’en rajoutez pas, ne faites pas la maline ! Vous me décevez, je vous voyais plutôt chanson française romantique… Au fait je n’ai pas tout compris sur cette histoire de flux. C’est quoi le flux pour l’ANPE ???


- Bonne question Commissaire. Dans une agence ANPE il y a toujours du mouvement, des gens qui entrent et qui sortent. Ils les ont classé en deux catégories : ceux qui viennent sur convocation, sur rendez-vous, et puis ceux qui entrent et qui sortent librement pour regarder les panneaux d’affichage, utiliser les ordinateurs etc… Ils ont décidé d’appeler la deuxième catégorie « le flux ».


- Hum, encourageant ça quand on vient de se faire virer. Il y a vraiment des mots qui tuent… Hein Berthaud ? Bon d’accord, ne faites pas cette tête, je vous le passerai mon CD pirate des Sonic Chicken 4…


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Gildas Girodeau.

Argelés sur Mer, le 28 décembre 2008…
En écoutant Téléphone et les Sonic-Chicken 4.

Avec les illustrations de Coco Cousin.


Publié dans Feuilleton "The Fluxe"

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