Les nouvelles aventures de Bob Dainar 7 par Benjamin.J.Gross

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Benjamin Joseph Gross est auteur compositeur interprète d'origine londonienne, il chante tour à tour en Anglais en Français et... en Catalan. Il est l'auteur de plus de 400 chansons dont une centaine déjà enregistrées. Artiste complet il travail aussi du pinceau...

http://www.benjosephgross.com/fr_home.cfm

"La Fantaisie, elle, n’est pas un prêt, elle est un don. Elle est un sixième sens - qui, à l’image de nos autres sens, naît, vit et meurt avec nous."  Sacha Guitry.

"Sache ceci : que de ton âme tu seras séparé,

Tu passeras derrière le rideau des secrets de Dieu.

Sois heureux ... tu ne sais pas d’où tu es venu;

Bois du vin ... tu ne sais pas où tu iras."

Omar Khayyam

 

"Unreal City !"   T.S. Eliot.


Le Rideau du Vortex - dans lequel Robert Dainar se réveille dans un bar intemporel suite à un trou noir lors de l’émeute Cassanyes/Puig, et rencontre un chanteur Nashvillien provenant du passé imaginaire du Bob.

 

Il ouvrit son oeil gauche, puis le referma.   Il ouvrit son oeil droit. (C’était son bon oeil, son oeil illuminé, son oeil de pharynx).  Il comprit que sa vision prendrai quelques instants pour se remettre, donc il le referma, et décida d’étudier ses environs d’une façon auditive.  Il ne savait ni où il se trouvait, ni comment, ni l’heure ni le jour, et commençait à avoir des doutes sur sa propre existence.   Seule la sensation viscérale des marteaux migraineux qui frappaient brutalement son hypothalamus lui rappelait qu’il était vivant.

 

Bob, si c’était bien Bob, entendit une guitare, une voix nasale, et un melting-pot Babylonien de langues - française, catalane, anglaise, italienne, grecque ancienne ...  Il comprit qu’il se trouvait à l’intérieur d’un bar ... les vapeurs de Picon™ bière et de café envahissaient ses narines, il entendit des verres qui se trinquaient.  Plus loin dans le paysage auditif il capta des bruits de foule comme du tonnerre, des sirènes, des femmes hurlantes.  La chanson du musicien fonctionnait comme une berceuse à l’envers pour Bob, cela le berçait doucement vers la vie.

 

“Oh where have you been my blue eyed son?”(1) - un Ré majeur, un Sol, un La.  Il reconnut la chanson - espèce de ballade engagée et/ou apocalyptique. “I’ve been ten thousand miles in the mouth of a graveyard ...”  - dix-milles bornes dans la bouche d’un cimetière - ça alors, ça lui correspondait.  Son identité commença à revenir, son disque dure interne était en train de se réïnitialiser après sa défragmentation imprévue.  Ravi de ce spectacle, il se réveilla. (2)

 

Robert.  Bob.  Where have you been?   Le chanteur de country l’ interpella.   Bob se souvint d’un séjour inattendu à Nashville il y a dix-sept ans, entre deux missions si clandestines que même lui, Bob Dainar, n’avait pas le droit d’en parler (même à lui-même). My blue-eyed son?  Jusque là, il avait le soupçon que ce ringard de troubadour s’adressait à lui. Mais Bob avaient des yeux marrons.

 

Il compta trois. Il ouvrit les deux yeux en synchronicité calculée.  Il reconnaissait les lieux, mais les lieux étaient étrangement méconnaissables.  Il se trouvait dans le Public House Cassanyes, avec ses murs de plaques en chêne, son plafond teint nicotine années 60s, ses miroirs affichants Suze, Cristal Anis, et Guinness is Good For You.  Baboushka, l’hôtesse de l’établissement, tenait sa position administrative derrière le comptoir.  Le chanteur de country ululait dans un coin ombragé à coté des WC.   Oui, il s’agissait bien du Pub Cassanyes ... mais l’ensemble était subtilement différent. 

 

Déjà, le rideau était fermé à l’extérieur.  Une douzaine de clients présents faisait comme si de rien ne s’était passé.  Impossible de savoir s’il faisait jour ou nuit.  L’horloge n’a pas fonctionné depuis 1972 suite à un arrêté municipo-temporel ordonné par le maire de l’époque.  L’horloge ne racontait l’heure juste que deux fois par jour.  Tout de même, des bruits et des odeurs s’infiltrants de l’extérieur rappelaient à Bob que quelque chose de violent venait de se produire.

 

Le crooner-gratteur présenta une chanson de Johnny Cash.  Bien entendu, il portait un John B. Stetson, la moustache de Bové, les lunettes de Roy Orbison (malgré les ténèbres apaisantes de la pièce).  Ses éperons tintinnabulaient quand il tapait le rythme avec ses Santiagues.  “Et maintenant, ladies and gentleman, accordez-moi!  Hum ... accordez-moi quinze minutes - I’m thirsty, give me a break!  Restez avec moi, my name is Rambling Ricky Caldwell III.”Il ôta son chapeau, posa sa Gibson 12 cordes (il n’en restait que neuf), et navigua vers Bob.  “Puis-je, Monsieur Dainar?”

 

Bob fit un geste d’accord, mais ne dit rien.  Comment connaît-il son nom?  Bob décida d’écouter ce Tarmacadam Cowboy, en lui accordant le minimum de réponses, dans l’espoir de reconstituer les instants qui l’ont mené jusqu’ici.

 

“Permettez-moi de me présenter :  Rambling Ricky Caldwell III, at your service.  Heureux de vous connaître.  Vous êtes sans doute dans les affaires?  A peu près?  Excellente réponse!  Judicieuse aussi; nous ne sommes qu’à peu près en toutes choses. Voyons, permettez-moi de jouer au détective.  Vous avez à peu près mon âge, l’oeil renseigné des quadragénaires qui ont à peu près fait le tour des choses, vous êtes à peu près bien habillé, c’est à dire comme on l’est chez nous, et vous avez les mains lisses.   Donc, un bourgeois, à peu près!  Mais un bourgeois raffiné!   Broncher sur les imparfaits du subjonctif, en effet, prouve deux fois votre culture puisque vous les reconnaissez d’abord et qu’ils vous agacent ensuite.  Enfin, je vous amuse, ce qui, sans vanité, suppose chez vous une certaine ouverture d’esprit.  Vous êtes donc à peu près ...Mais qu’importe!” (3)

 

Le ménéstral-pénitent fit un clin d’oeil à Baboushka, qui emporta brusquement deux verres remplis d’un liquide d’une verdure nébuleuse.  Le fameux thé à la menthe de Cassanyes?

 

“Non, Mister Dainar, de l’absinthe.  Pour moi, ça détend les cordes vocales; pour vous, ça vous aidera à comprendre ce vortex qui vous protège pour l’instant. Buvez.”

 

Habituellement si méfiant, si souciant, Bob s’est surpris en faisant tomber le produit décapant d’une seule gorgée.  Son “Queen’s English” lui revenait.

 

“Mister Caldwell III, who the fuck are you?  And how the fuck do you know my name?  How fucking long have I been here?(4)  Un instant - la foule, les vitres qui se brisent, les missiles, le sang, la procession du sang... et ensuite - je me réveille ici, qui n’est plus vraiment ici, avec un bâtard de mal de crâne et une espèce de Hank Williams bienveillant.   Dans quel état j’erre?   Merde, répondez-moi  .... je vous connais de quelque part, non?”

 

“Je suis ton ami, Robert, mais tu ne te souviens guère ...  ils nous ont reprogrammés une fois la mission accomplie.  Nashville .... Washington ... the Vatican ... ces histoires ne sont plus que des fictions pour toi et moi.   Mais nous avons ça en commun - le même auteur.  Mon semblable, mon frère.”(5)

 

La soudaine transition à la familiarité du tutoyage déstabilisa Bob ; auparavant, il faisait bien comprendre aux jeunes dans les rues qu’il ne fallait pas lui demander

 

“T’as une clope s’it-plaie?”.  Surtout pas.

 

“Bob, tu as voulu te retirer du monde des mercenaires, monde d’émissaires. Tu pensais que c’était toi qui a choisi ici, le Centre du Monde, pour ta petite agence d’attaché de presse.  Mais il existe des pouvoirs qui nous dirigent, qu’on l’aime ou pas.  Pour ma part, le seul moyen que j’avais pour te retrouver, et te sauver en quelques sortes, c’était d’infiltrer le vortex à cet instant crucial.  Ici, nous sommes protégés, au Centre du Monde, le point convergeant du vortex, l’oeil de l’ouragan - mais attends, mon collègue, mon complice - il y a la patronne qui me fait signe ... tant que je chante le rideau qui nous abrite restera fermé.  Nous en discuterons, et quand le brouhaha dehors sera calmé, nous inspecterons les dégâts, ensembles, comme au bon vieux temps.”

 

Robert Dainar sentit l’effet Van Goghien remonter à sa tête, constatant les bénéfices anti-douleur.  Rambling Ricky Caldwell reprit sa gratte et sa position, murmura “Uh-huh-huh” dans son micro, et lança une réédition minable de “In The Ghetto”(6).

 

À SUIVRE...

 

Notes

• A Hard Rain’s A-Gonna Fall  - Bob Dylan, 1962

 

Le Procès  -  Franz Kafka, 1933

 

La Chute  -  Albert Camus, 1956

 

• Traduction : “Monsieur Caldwell III, qui êtes vous, bordel?  Putain, comment connaissez-vous mon nom? Depuis combien de temps je suis là, merde?”

 

• Préface - Les Fleurs du Mal -  Charles Baudelaire, 1857

 

• In The Ghetto - Elvis Presley/Mac Davis, 1969

 

 

 

Publié dans BOB DAINAR

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