Ça se passe près de chez vous n°6 par Sophie Phéline

Publié le par L'Oeil du pharynx


Ça se passe près de chez vous… enfin pas si loin que ça, sur une Terrasse avec vue.
Ciel bleu sans tramontane au rendez-vous de ce samedi sur la terrasse avec vue de Véro, à l’enseigne : Chez Gilles, Place Cassanyes, à Perpignan.
Sur le plancher étroit, autour de deux tables se serre un petit groupe bavard, le seul à faire place à quelques femmes. (Développer)
Abrités par une marquise dégarnie à qui personne n’aurait l’indécence de demander son âge, les unes et les autres se congratulent et se félicitent de leur activisme cyber et de leur rébellion virtuelle, sachant inéluctable et irréversible les décisions que les édiles locaux ourdissent au cours de conciliabules interdits au public :
- DÉMOLITION DES BARAQUES DU MARCHÉ ?
- Voté à l’unanimité…
Personne n’est dupe ! Et surtout pas moi…
Coup d’oeil panoramique. Je pense à ailleurs, je songe à une personne que je ne connais pas vraiment et qui a ses quartiers ici. Elle gueule un peu plus fort que moi, pas de la même manière, en tout cas. (Développer)
OK ! Retour sur le périmètre un peu branlant qui saucissonne vaille que vaille avec un seul opinel et deux assiettes. Face à nous, entre les étals et les cabanes de fruits, légumes, pinard et triperie, foule affairée du samedi, indifférente aux petits arrangements avec les deals quotidiens qui se négocient dans l’échancrure d’un porche délabré, à la barbe des hommes en bleu tapis dans leur bunker tout autant qu’à cette jeune infirme immobile dans son fauteuil, oubliée au milieu de la rue encombrée, les écouteurs de son MP3 dans les oreilles. Je quitte la terrasse et je m’approche. Elle balance doucement la tête : « Nostalgie is not so glamorous » chante Marylin. Elle n’entend donc pas les sirènes qui n’escortent pas ici le départ d’un cargo, mais préludent à l’arrivée en trombe d’un cortège de voitures portant cocarde. J’écarte son fauteuil de justesse.
- Merci, dit-elle.
Un frisson parcourt ma nuque. (Développer : sirènes, alarmes cf. « Crois-tu mon amour, que demain c’est la guerre ? »)
Faire diversion en goûtant l’huile d’Isabelle et Gildas.
Des tracts circulent qui en font à peine sursauter quelques uns.
Doris, l’acrobate déboulée de Suisse, elle, s’élance à leur propos, sans filets avec son appareil photo à l’assaut de visages inconnus. Elle rebondit souplement sur les regards évadés au-delà d’un horizon suggéré par le mouvement des lèvres. Son dictaphone demande la permission et pirouette des uns aux autres ; s’immobilise sur des sonorités rauques et chuintantes.
- Mais oui, on ne veut pas…
- Mais non, on veut…
La suite, en temps voulu sur : documentary.art-net.com
Pierre se racle la gorge, se concentre sur la petite boule noire qui enregistre. L’hombre commente et me surveille de loin : Be wise S, be wise… L’ami à la canne au pommeau d’argent,
qu’il se reconnaisse, y passe à son tour, presque balbutiant lorsque lui revient de se rapprocher du micro de la fouineuse. Celui qui s’écrit avec deux N à « cabanne » essuie la mousse de la bière sur ses moustaches.
Patati et blablabla…
Pas facile d’inverser les rôles parfois.
Intermède :
L’un : « Julien, 2 autres verres, s’il te plait ».
Elle : « Jambon ? Pâté cabane ? »
Lui : « Passe-moi du pain et signez la pétition. Ah t’es sur fessebouque toi aussi ? »
Une autre : «ouais… Oui, y’a l’eau courante à Saint-Jacques. Mais y’avait pas d’ampoule aux toilettes.»
Replongée autour de moi derrière me lunettes noires : sapés comme des princes, ce sont les habitants du quartier qui s’enroulent ce jour de printemps avant l’heure dans de vastes écharpes. La frilosité serait-elle le nouveau virus à endiguer ? (Les autres béent dans les bunkers creusés profonds pour vivre heureux : ah bon ! Mais on savait pas.)
Voix off  En d’autres circonstances aussi et toujours d’actualité : « Mais on savait rien, c’est pas not’faute ». (Développer… toujours la même histoire, toujours les mêmes colères.(cf Antigone)
La frilosité ! Ce fameux virus transmissible au cours de traversées périlleuses qui mettent le cap vers des contrées lointaines : AILLEURS espèrent les poètes, les AUTRES, répondent les curieux.
STOP !
Autour de la table : Tu nous emmerdes avec tes histoires.
Donc, moi : shopping express avant démontage du marché en n’oubliant pas l’essentiel malgré la tentation d’acheter, pour 12 € - c’est quand même pas très cher - un colossal tractopelle.
- Salade, tomates, ciboulette… y’en a plus ma brave dame ?
- Bon ben je prends la paire d’escarpins rouges… oui avec les pompons.
… A la maison : au fait, vous savez qui c’est Joseph Cassanyes ?

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