Le feuilleton de l'été par Henri Lhéritier en 12 épisodes: feuilleton tragique

Publié le par L'Œil du Pharynx

Henri Lhéritier, écrivain et vigneron, fils de l'Agly

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Si la salle de bain est ce qui mesure le degré de civilisation d'une société, l'écrivain est ce qui mesure le degré de culture d'une ville. A Rivesaltes, c'est Henri Lhéritier qui est la figure de proue de la production livresque. A deux pas de Salses, là où vécu le prix Nobel de littérature Claude Simon, Henri Lhéritier taille ses textes, comme on taille la vigne pour qu'elle nous donne ses meilleurs fruits. Voilà comment le décrit Michel Onfray link qui vint à Rivesaltes pour recevoir son prix aux vendanges littéraire : un amphitryon catalan.

« Il m’est arrivé il y a peu de rencontrer un véritable amphitryon : non pas un poseur, un faiseur, une grande gueule, non pas une gravure de mode qui croit montrer Gargantua en exhibant l’équivalent de Carlos, (celui de "Big Bisou"), mais un homme qui n’a pas quitté sa terre de Rivesaltes où il fait son vin avec son fils. Il invite ses amis dans les vignes pour y manger une cargolade et des charcuteries cuites sur des braises de sarment. Il cueille des cèpes qu’avec un complice cuisinier il fait griller, arrose d’un filet d’huile d’olives et accompagne de sublimes vins de Languedoc-roussillon que seuls connaissent ceux qui vivent là-bas, et savent que Paris est loin, l’Espagne est si proche – de toute façon, il ne sont ni Français, ni espagnols, puisqu’ils sont catalans. »

Et quant à l'auteur lui-même comment justifie-t-il le fait d'écrire sur Rivesaltes ?

"À cause de ce pays, de ses habitants, de ses lieux auxquels je suis attaché comme si j'étais né avec eux et qu'ils n'existaient que par moi et surtout à cause de l'allégresse et de la liberté de la littérature".

Son œuvre est constituée exclusivement de « pierres rejetées par les bâtisseurs » mais qui, « se trouvent être les pierres d'angles de mon écriture ». « Crest et Romani. », « Œnofolie en Catalogne nord. », « Agly », « De singuliers bourgeois », « Autoportrait sauvé par le vent », « Le défilé du condottiere », « Requiem pour mignon ». La plupart de ses ouvrages sont publiés par les Éditions du Trabucaire à Perpignan.

Dans son dernier ouvrage « Requiem pour mignon », il échappe à l'attraction du Roussillon pour se souvenir en le re-fictionisant d'un voyage en Amérique du nord qu'il fit dans sa jeunesse en 1967, troquant au passage l'Agly pour le Mississippi. Son écriture est l'incarnation parfaite de ce concept : « l'ultra-local c'est l'universel ! »

PARTIE 1

BOLLINGER, VIEILLES VIGNES, 1995

 

 

 

Lors de cet événement, je rencontrai la mort.

 

 

Pour elle comme pour moi, tout avait pourtant bien commencé,.

 

Je l’appellerai Hortense, afin d’éviter qu’on ne la reconnaisse dans les péripéties de cette horrible histoire, son sort en dépend. Nous nous étions rencontrés chez des amis et, je ne sais pas pourquoi, elle s’était, ce jour-là, confié à moi qu’elle voyait pour la première fois. Etait-ce mon sourire stupide qui l’y engageait? L’abus de champagne que l’on servit ce soir-là avait-il suscité ces confidences ? Un Bollinger Vieilles vignes de 1999 tout de même, comment se modérer et refuser une griserie par lui dispensée, et pour quelle raison le ferait-on ? Elle m’avait dit ses tristesses, sa douleur d’être délaissée par son mari, et l’amertume de sa solitude. Ses paroles plaintives, sa longue robe noire, ses cheveux blonds ruisselant dans son dos, lui faisaient la physionomie alarmée d’une mater dolorosa au pied de la croix. Soucieux de ne pas trop séjourner dans les parages de ce Golgotha mental, nous nous étions installés auprès d’une cheminée sur le manteau de laquelle était accroché le portrait d’un cavalier mort depuis longtemps, et de son cheval décédé lui aussi, nous y posions alternativement nos flûtes que des types en livrée remplaçaient, même entamées, aussi étaient-elles toujours fraîches et nous non !

 

De haut en bas, les fenêtres de l’hôtel particulier étaient illuminées. À l’extérieur on aurait pu croire que l’immeuble brûlait. Des véhicules avec chauffeur livraient sur le trottoir des fournées de gens luisant comme des parapluies sous une averse. Virevoltant et hautains ils s’engouffraient sous le porche. Sur le boulevard, des curieux, épatés, observaient ce manège mondain et assez ridicule, il faut bien le dire. Dedans, sous des lustres de cristal et dans les reflets des parquets cirés, c’était un bal à la Hofburg, sans François-Joseph et ses rouflaquettes, celui qui nous accueillait tenant plutôt du maître des forges opulent. Il avait fait fortune avec une ténébreuse affaire de promotion immobilière, dans laquelle il avait été le seul à ne pas aller en prison, un as, empochant tout l’argent et conservant sa virginité pénale. Il recevait, sur le palier du premier étage, en haut du grand escalier, devant ses salons, son épouse parfumée et nue, à côté de lui, des épaules, les hommages d’une ruée de corps diplomatiques fort décolletés eux aussi, pour certaines surtout. Aussitôt présentés les invités se précipitaient vers les points de ravitaillement et leur principale préoccupation consistait à se jalouser, tout en se saluant avec chaleur lorsqu’ils se croisaient, de se haïr devant les buffets parce que l’un d’entre eux s’y était amarré définitivement ou chipait un petit four convoité par l’autre, parfois de se désirer subrepticement, et même objectivement dans des angles de portes ou des placards entrouverts. Je ne sais pas ce qui me valait de participer à ce genre de soirée, moi qui n’étais pas plus pique assiette qu’un autre et qui possédais une discrétion de musaraigne.

 

Hortense était une grande dame, pas dans l’altitude, par sa position dans le monde j’entends, et moi j’étais médiocre pour ne pas dire petit dans les deux domaines.

 

Trouverai-je la force de continuer cette histoire ? Ce drame, dont je suis un des protagonistes, jamais divulgué jusqu’à ce jour et si exemplaire dans son horreur qu’on pourrait le croire inventé, doit pourtant être conté. Qui le ferait sinon ?

 

 

(A suivre) 

 

le peintre: Jack Vettriano

 

 

http://www.amazon.fr/Requiem-pour-Mignon-Henri-Lh%C3%A9ritier/dp/2849741310/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1326819809&sr=1-1

 

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