Le feuilleton de l'été par Henri Lhéritier en 12 épisodes: feuilleton tragique, épisode 2:Le Hussard Bleu

Publié le par L'Œil du Pharynx

PARTIE 2

LE HUSSARD BLEU

premier épisode ici:link

Hortense, qu’avec l’aide du champagne j’étais parvenu à réconforter, partit assez tard dans la nuit, oubliant le Golgotha et son sac à main, sur un fauteuil isolé. Le sentiment d’avoir trouvé un confident l’avait-il troublé ? Ses épanchements, coulant comme au long d’un verre, ou montant en bulles serrées, apportèrent-ils soudain un peu de fantaisie à sa vie ? Je n’en sais rien. Je sais seulement ceci : Elle et moi nous étions découvert des goûts communs et des attraits personnels réciproques. J’aimais le mystère de sa tristesse digne, l’élévation de son esprit et l’éclatante expression de sa féminité. En tendresse, en sentiment, en sensualité, elle était égale et même supérieure à Marie, elle était femme avec splendeur et dans la plénitude de ses attributions. De mon côté ou du sien plutôt, j’ignorais ce qu’elle pouvait trouver d’intéressant en moi. Mais le fait était là, nous ne nous étions pas lâchés de la soirée et maintenant, à peine partie, elle commençait à me manquer.

Le Bollinger irriguant mon corps des oreilles jusqu’aux chevilles, et les confidences d’Hortense tapissant mon âme d’une mélancolie minérale de pinot noir, ténébreux, veuf, inconsolé, tenant une bouteille entamée à la main que de temps en temps je buvais au goulot, je parcourais hagard le champ de bataille, tel un hussard désarçonné, en pantalon bleu, le shako de travers et le dolman lacéré, traînant son sabre, à la recherche des ultimes vestiges de son régiment écrabouillé, apparaissant, disparaissant dans la fumée des canons, environné de l’odeur de la poudre, des tripes étalées, et des gémissement des mourants, si bien que je fus un des derniers, encore en vie, à quitter la soirée.

La puissance invitante, moulée dans un voluptueux fourreau de satin noir qui lui donnait l’allure d’un serpent langoureux, m’avisant alors au milieu des restes du combat, me fit : " Ah ! mon cher ", elle donnait mon nom que je tairai aussi ici et employait ce ton subalterne et cette langue, mi hautaine, mi condescendante, forgée à l’intention du personnel de maison, que l’on paye avec une élastique et même gratis en ce qui me concernait, sauf la citerne de champagne que ce type-là, c’est à dire moi, avait avalé au cours de la soirée, disaient en même temps ses yeux dédaigneux : " Ah ! mon cher, vous nous sauvez, pourriez-vous ramener son sac à Hortense ? Dès demain, mon mari et moi partons dans notre ryad de Marrakech pour une quinzaine de jours ". L’hôtesse fastueuse me rejouait une scène historique de la conquête du Maroc. Lyautey, sur son cheval arabe, m’apparut sous son képi étoilé et il me sembla voir, dans l’ombre odorante, derrière un moucharabieh, une silhouette féminine intriguée, m’observer, intrigante, tandis que les sonorités claires du jet d’un bassin contigu et les appels du muezzin du haut de son piquet à bulbe, me cassaient les oreilles.

Si fait, dis-je, en essayant de redonner de la hauteur au dialogue et à cette histoire qui en a bien besoin tout en renvoyant des bulles résiduelles de M. Bollinger lui-même. À cette heure profonde de la nuit qui se transformait en aube car on entendait les matines des églises voisines et le broyage mélodieux des camions poubelles, mes pétillements marnais ne se remarquaient plus, tant était élevé le nombre de cadavres de bouteilles et d’invités jonchant le sol des salons. Enjambant un ambassadeur mort, la braguette ouverte, quelques hauts fonctionnaires agonisant, deux ou trois ministres sans portefeuille dont le pronostic vital était engagé, façon moderne aujourd’hui de dire qu’ils étaient en train de claboter sur des canapés Louis-Philippe, des demi-mondaines descendues de cheval, ayant perdu dans des combats multiples, au corps à corps, leur harnachement de cavalières et éventré leurs bottes, je quittai la place mon sac à main à la main ainsi qu’une jarretelle cueillie à un lustre où il en pendait quelques-unes.

J’obtins l’adresse d’Hortense: " Ah, c’est vous !", fit-elle, d’une voix que le téléphone avait débarrassé de l’acidité du Bollinger, mais derrière laquelle toute l’allégresse dense du millésime 1999, ravivait le souvenir de la soirée et des heures propices de notre entente cordiale et plus si affinités. J’eus l’impression qu’elle était en train de perdre ses idées noires. Les vertus du pétillement sont multiples, insondables et durables. Provoquant des sautillements d’âme, le champagne redonne le courage de vivre et nous pérennise. Par lui nous savons et expérimentons que nous sommes éternels, disait un philosophe connu. Le claquement des bouchons scande nos enthousiasmes régénérés, ajoutait-il. Dans l’ouverture d’un Bollinger réside la force du big bang originel de la création. Son " plop " n’est pas celui du canon meurtrier mais de la naissance d’un monde. C’est une autre histoire.

Je proposai à Hortense de lui rapporter son sac le lendemain, en fin d’après-midi. " Comme c’est aimable à vous ", entendis-je encore et je crus voir briller ses yeux pâles de rancio sec.

Elle habitait une gentilhommière, au sein des bois et aux portes de Paris, dont les dimensions étaient fort respectables puisqu’on aurait pu y loger tout un nid de gentilshommes comme aurait dit mon ami Tourgueniev que je fréquentais alors. Ce lieu était donc la Grande Bretèche, elle m’en avait parlé tout au long de la soirée. Son mari occupait de hautes fonctions, si hautes que nul ne les avait jamais vues et si prenantes qu’il en négligeait son épouse. Mais elles expliquaient la majesté de la demeure se dressant au bout d’une allée de trembles, qui, j’en étais sûr, étaient des hêtres et peut-être même des bouleaux. Une demeure à l’allure mystérieuse qui me rappela celle de Monte-Cristo que je n’avais pourtant jamais vue. Un vaste perron, orné de colonnes, s’élevait au-dessus d’un rond-point fleuri. Sur des gravillons blancs, où les pneumatiques avaient creusé des ornières, elle avait garé sa voiture, décapotable, une anglaise que j’avais déjà repérée la veille et, au son de cette musique si particulière du gravillon écrasé sous les roues qui semblent le concasser, j’y plaçai également la mienne, non décapotable et française de surcroît.

 

 

 

 

(A suivre) 

 

le peintre: Jack Vettriano

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