Le feuilleton de l'été par Henri Lhéritier en 12 épisodes: feuilleton tragique,épisode 5:COUP DE FOUDRE À LA GRANDE BRETÈCHE

Publié le par L'Œil du Pharynx

PARTIE 5

 

 

 

COUP DE FOUDRE À LA GRANDE BRETÈCHE

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Tout à coup, par la fenêtre entrouverte, on entendit des bruits de pneus sur les gravillons blancs.

" Mon mari ! " fit Hortense.

Le cri des mouettes (des mouettes forestières) et celui des pélicans lassés des longs voyages cessèrent, celui des grands effrois commençait.

Les opérations amoureuses définitives étaient lancées mais non encore menées à terme, un froid se fit en moi. J’étais ours blanc sur une banquise. C’était bel et bien son mari, elle reconnut ses pas dans l’escalier. D’un doigt impératif elle me désigna son cabinet de toilette, et d’un autre non moins, collé sur ses lèvres, elle m’intima le silence, je n’eus pas à récupérer mes frusques étalées par terre puisque j’étais encore en fleurs et en bermuda. La madone quittant son masque éplorée ainsi que celui, ragaillardi, que mon assaut probable laissait deviner et se muant en Jeanne d’Arc, fit face au danger. Et dans ce rôle, elle était encore époustouflante de séduction féminine. Un de mes fantasmes secrets consiste à me faire fouetter, moi nu sous un oriflamme bardé de fleurs de lys, par Jeanne d’Arc revêtu de son armure et de sa sainteté. Mais je n’ai pas le temps d’en parler, une autre fois peut-être. Je bondis. Ou plutôt je tombai du lit puis me précipitai vers la cachette providentielle qu’Hortense m’avait indiquée.

Lorsque le dit mari ouvrit la porte de la chambre à coucher, j’avais refermé celle de son cabinet, ne laissant aucune trace apparente de mon passage, sauf, semblait-il, le désordre de la tenue d’Hortense qui le fit hoqueter, un désordre préparatoire qui n’était pas encore les signes d’un engagement ferme et définitif dans un corps à corps introductif mais ne laissait guère planer de doutes, quant au projet commun qui nous avait réunis sur cette satanée couche ex nuptiale et quasi adultérine.

Ni d’un soupir, ni d’un tremblement de lèvres, je ne ratais le combat qu’Hortense allait livrer, il était de ceux, féminins et pourtant féroces, qui ne sacrifiant pas à l’outrance, au bruit, à l’agitation ou à la violence, laissent les hommes interdits, sans forces, emportés par une lame de fond qu’ils n’avaient pas senti arriver.

L’oreille collée à la porte du cabinet de toilette, apeuré et tremblant, je m’attendais à voir le mari entrer, furieux, dans mon réduit, me provoquer en duel ou me rouer de coups ou bien, était-il armé ? me ficher une balle entre les deux yeux.

Il paraissait inquiet mais sa voix était apaisée :

 

" Madame, que vous arrive-t-il ? ", fit-il.

" Rien, mon ami, peut-être un peu de fièvre ", dit-elle en se raclant la gorge.

Et je suppose, mais je ne la voyais pas, qu’elle passait sa main dans ses cheveux comme l’on fait lorsqu’on souffre de migraine, elle fit encore :

" Et puis, mon ami, je suis tracassé par ces pantoufles que je ne trouve pas. "

" Vous voulez dire vos mules ? "

" Oui, bon, si vous voulez, mes mules ".

" Je vais vous faire monter un peu de tisane, par Rosalie ", dit-il d’un ton plein de sollicitation.

Tandis que moi, en sourdine derrière la porte :

Rosalie, Rosalie, oh, !

Rosalie, Rosalie, ah !

Il faut savoir que même dans les pires circonstances le ritournellage ne cesse jamais. Je m’en voulais, mais c’était ainsi, ma situation n’était pas vaudevillesque comme on pourrait le craindre, elle évoluait vers le drame romantique dans toute sa splendeur avec tout ce que cela comporte de taux de mortalité possible, pourtant je chantonnais. À bien y réfléchir je me demande si ce n’est pas plutôt dans les tragédies antiques que le taux d’hémoglobine est le plus élevé. Mais, ici, à deux pas d’une baignoire, et d’un mari trompé, je n’étais pas dans la littérature.

" Et Rosalie montera vos mules aussi, puisque vous semblez y tenir ", continua l’époux en situation de cocufiage encore non consommé.

J’en savais quelque chose, cette interruption m’avait coupé le sifflet. Pourtant mon excitation douchée par l’irruption du mari était en passe de reprendre des forces sous une influence purement physiologique nonobstant les immenses dangers que je vivais. Certaines images des délices promis et désormais compromis, parvenaient, malgré la précarité de ma situation à traverser un esprit que suralimentaient les senteurs capiteuses des produits de beauté féminins m’environnant. Le beau sexe m’enivrait. Les apprêts, les crèmes, les huiles essentielles ou pas, tout ce que la peau des femmes fréquente échauffe mon âme et se transmet aussitôt à mon corps. Un parfum de femme est un chemin bordé de lilas blancs, disait Robespierre.

Rosalie, Rosalie, oh !

Rosalie, Rosalie, ah !

Ça continuait encore et encore. Imbécile que j’étais. À deux doigts de la mort, je ne pensais qu’aux lilas et je chantais. Etait-ce mon chant du cygne ?

Soudain, le mari, comme s’il voulait surprendre Hortense, sa voix étant monté dans des octaves pleins de reproches, fit :

" Madame, il y avait quelqu’un dans votre chambre "

" Quoi, que dites-vous ? Comment osez-vous ? "

J’imaginais Hortense, assise sur son lit, replaçant un sein qui s’était extrait de la chemise de nuit qu’elle avait eu le temps de passer lors de ma marche d’approche et tenant tête à son mari si dédaigneux d’elle en général. Les hommes sont tels qu’ils veulent paraître détachés de tout sauf justement de ce qu’on tente de leur prendre, qui les embarrassait auparavant et devient soudain précieux parce que menacé. Va-t-en comprendre ! De quoi se préoccupait donc Horace ? Il s’appelait Horace, il me semblait avoir entendu prononcer son prénom par Hortense. Qu’arrivait-il donc à Horace qui d’ordinaire n’entrait dans cette chambre que pour réclamer qu’on lui fasse le nœud de cravate ou qu’on lui retrouve des chaussettes ? Ne vivait-il pas sa propre vie ? Les maris sont ainsi, ils perturbent bêtement les amants de leur femme et, dans mon cas, Horace de la Grande Bretèche m’avait rejeté sur la grève comme un dauphin mort et asexué. Je ne faisais plus de ronds dans l’eau, je palpitais mortellement sur le sable. Il me semblait voir les cheveux d’Hortense dégouliner sur ses épaules et son air altier d’Amazone se battant pied à pied devant un ver de terre.

" Sur la tête de mes enfants… " fit Hortense.

Tiens ! Elle avait des enfants.

Je passe des détails, d’ailleurs je n’entendais pas tout derrière ma porte, mais soudain, en baissant les yeux, je vis, terrorisé, la poignée bouger un peu, un mouvement imperceptible signalant seulement la possibilité que la porte s’ouvrit, Horace allait entrer dans mon refuge qui ne possédait aucune autre sortie, il dit :

" Souffrez, madame, que je vérifie quelque chose ".

L’oreille collée au bois, j’entendais sa respiration.

" Comment, Horace, (oui, c’était bien son prénom), oseriez-vous douter de ma parole ? J’ai juré sur ce que j’ai de plus cher. Si vous entrez dans ce cabinet tout sera fini entre nous, j’en fais le serment ".

Longue hésitation de l’Horace en question, la poignée bougea encore, oh ! à peine, mais elle bougea, je tentai de me cacher, en vain, sous le lavabo, scrutant, comme s’il s’agissait de la lame d’une guillotine, la porcelaine de Limoges de chez Jacob Delafon qui frémissait toujours prédisant ma détresse future. Enfin, après un temps, elle reprit sa position normale et j’entendis :

" Je vous crois, Madame "

" Mais ! ", ajouta-t-il, sèchement après une pause, avec, je suppose, un sourire sur les lèvres que, derrière ma porte, j’assimilai à un rictus.

Puis plus rien, le silence s’installa, troublé par un chuchotis d’Horace vers Rosalie, doudou, dodue, venue prendre ses ordres dans la chambre.

 

 

 

 

(A suivre) 

 

le peintre: Jack Vettriano

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