Rivesaltes : le bonheur au fil de l'Agly par Nicolas Caudeville

Publié le par L'Œil du Pharynx

 

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Il y a une différence fondamentale entre le touriste et le voyageur. Le touriste vient pour consommer le territoire qu'il visite. Il attend de celui-ci qu'il soit à sa disposition pour le divertir et, par ses équipements, son soleil, ses plages où ses pistes, sa neiges, ses remontées mécaniques et autres discothèques, assurer son repos du guerrier afin qu'il recharge ses batteries et puisse retourner au travail. Le voyageur, lui, s'intéresse au lieu où il passe, aux personnes qu'il rencontre. En somme, il est plus exigeant que le touriste. Mais lorsqu'il demande le meilleur du lieu où il passe, c'est parce qu'à son tour, il est prêt, en retour, à payer de sa personne pour goûter à la « substantifique moelle » du voyage.

Le village de Rivesaltes dans la plaine du Roussillon se mérite. Là où la rivière Agly est, depuis la naissance du village, le métronome de la vie de ses habitants, le touriste ne trouvera pas ce qu'il ne saura y chercher : qu'il passe son chemin. Pour lui, il y a la statut équestre du maréchal Joffre, la légende du dragon Babau, le muscat et la fête de l'abricot. Le voyageur par contre fera son miel d'autres découvertes. Il y rencontrera des rivesaltais pur grain (on est au pays du raisin), comme l'écrivain et vigneron Henri Lhéritier, le peintre Michel Fourquet, le journaliste repenti Michel Lloubes, le président de Slowfood Jean Lhéritier (le cousin de l'écrivain), Marie-Thérése Targue passionnée de carte postale ancienne, et posera son regard sur ces paysages par leur prisme.

 

Histoire et patrimoine

 

Les premières traces documentées de Rivesaltes remontent au IX/Xème siècles, mais les traces archéologiques, elles, sont beaucoup plus anciennes. On peut aller les chercher dans la période romaine, notamment les premiers éléments architecturaux que l'on peut trouver dans le cimetière Saint André sous la chapelle du même nom. Ce sont les vestiges des tours romaines qui gardaient le gué sur l'Agly, une déviation de la voie Domitia qui venait desservir un petit village sur la rive gauche qui s'appelait Torrat, situé en contrebas, donc sujet aux inondations. C'est pourquoi au X/XIème siècle, la population décide de passer sur la rive droite, qui est en hauteur. D'où la création de Rivesaltes, rive haute en catalan. Il y a une première église Sainte-Marie, sur l'emplacement de l'actuelle Saint André, mais beaucoup plus petite. Le village s'entoure de remparts au XII/XIIIème siècle à l'époque des rois de Majorque. Période durant laquelle presque tous les villages du Roussillon s'entourent de remparts. Ceux de Rivesaltes sont débordés au XIVème siècle. La population croît a un rythme impressionnant et commence à s'installer à l'extérieur. Dès le XVème siècle l'église s'avère trop petite, mais ce n'est qu'au milieu du XVIIème siècle qu'on décide de détruire l'église romane et d'en construire une nouvelle.

 

L'église St André

Construite entre 1640 et 1680, elle est de type gothique méridional, qui n'a rien du gothique traditionnel, avec ses ogives, ses envolées de voûtes, ses grands vitraux, mais serait plutôt de l' « art roman amélioré ». Un roman massif auquel on a donné des proportions impressionnantes, avec peu d'ouvertures et de lumière à l'intérieur, où se trouve l'attrait le plus notable du lieu, le mobilier, dont trois retables baroques du maître Jean-Jacques Mélair, sculpteur carcassonnais qui a réalisé dans la même église le retable du Rosaire (1675) et celui du Maître-autel (1678-82). Le seul sculpteur de qualité qui ne soit pas catalan. On retrouve aussi son travail à la cathédrale de Perpignan dans le retable de Sainte Eulalie à gauche du maître-autel. A l'église saint André on est dans le baroque salomonique, avec ses colonnes torses, qui développe une sculpture exceptionnelle, comme le Saint François-Xavier. Le plus beau des trois retables, Saint Jean-Baptiste, Saint André, c'est le Rosaire. Pour Michel Lloubes : « La vierge du rosaire a un visage d'une beauté extraordinaire, d'une pureté, d'une particulière qualité d'expression.. »

 

.Des bâtisses construites sur la richesse du vin

 

A partir du milieu du XIXéme siècle, avant l'épidémie de phylloxéra qui obligera à arracher quasiment toutes les vignes pour replanter de l'américaine, se bâtissent les grands domaines viticoles qui produisent, certes, encore du muscat, mais surtout du gros rouge à base de cépage aramon, carignan : cépages gros producteur. C'est avec l'argent qui arrive massivement que l'on commence à construire de belles bâtisses avec parc attenant sur le modèle de l'architecte Petersen, un mélange néo-gothique ( château de Valmy à Argeles, Parc du Cup à Perpignan), l'actuelle mairie, le château Péquignot, qui est place de l'Europe, le château Comte, à 200 mètres de l'autre coté de la promenade des platanes, dans les rues parallèles, que l'écrivain Henri Lhéritier évoque dans une nouvelle parue cet été dans le journal L'indépendant : Rivesaltes au cœur des ténèbres (en référence à la nouvelle de Joseph Conrad et au film de Francis-Ford Coppola « Apocalypse now »). « A l’angle d’une rue, se trouvait donc une maison à façade en décrochements, dans le genre biscornu, faite de pierres et de briques pleines, de portes voûtées, de terrasses, de tourelles, au milieu d’un parc entouré d’un haut mur, planté de tessons de bouteilles pour qu’on ne puisse pas l’escalader. Cette maison est comme un iceberg, la partie visible n’est pas très apparente. ». Il imagine que sous la verrière du château qui n'existe plus, il ne pousse pas des tomates mais une savane à perte de vue ! Il y a encore le château Nicolas, dans la rue Diderot, surmontée lui aussi d'une verrière disparue et entouré d'un parc. A voir également des maisons de l'époque majorquine (XIII/XIVème siècle) avec leurs grands escaliers intérieurs, avec de grandes fenêtres en ogive et un patio, avec des murs en briques comme à la rue du vent. On peut loger pour son séjour rivesaltais dans certaines de ces maisons, comme « l'Orangerie » une maison de maître du 18ème siècle, avec patio et spa, où logèrent le philosophe Michel Honfray et l'écrivain Bernard Pivot durant « les vendanges littéraires ». Ou encore, l’hôtel la Tour de l'horloge situé au cœur du vieux village.

 

Rivesaltes Gastronomique

 

Le Rivesaltes d'avant

Avant on péchait l'anguille dans l'Agly. On allait à la sortie des égouts (il n'y avait pas de station d'épuration) chercher des vers de terre, des lombrics de 20 à 30 cm de long et un demi centimètre de diamètre. Ces vers là, on les prenait, on les enfilait sur une grosse aiguille, quasi une aiguille à tricoter, sur une ficelle à rôti les uns derrière les autres. On faisait des longueurs de ficelles de lombrics que l'on roulait en boudin, « la boudaillada », et que l'on pendait par une ficelle à une simple canne. « On se posait au bord de l'eau » nous raconte l'ancien journaliste Michel Lloubes « mon père connaissait les moments de passage des anguilles, de montée et de descente, entre le mois de mai et juin. Un parapluie ouvert à coté de soi, vous trempiez « la boudaillada » dans l'eau. L'anguille s'accrochait au boudin. Il n'y avait pas d'hameçon. Et là, il fallait d'un coup sec, la mettre dans le parapluie. Lorsque c'était leur moment de passage, c'était comme à la foire de la St Martin pour les truites ! Vous remplissiez votre parapluie. C'était une spécialité de Rivesaltes. Mon père a été l'un des derniers pêcheurs ; il est mort en 1964 ». Désormais, on ne pêche plus l'anguille qu'à l'étang de Salses, et à la nasse.

Il y a aussi le ramassage des «girboules». La «girboule » est un champignon que l'on trouvait dans la partie non cultivée des vignes : le « coutillou ». Ils sont marrons et se confondent avec le sol. Pour les ramasser, il fallait se mettre face au soleil, de façon à ce que la «girboule » brille et se distingue au milieu des cailloux. Ce sont des champignons qui étaient vraiment délicieux, petits, les plus grands faisaient 5 centimètres.. Pour les cuisiner, c'était très simple, il suffisait de les retourner et de les mettre sur la plaque de la cuisinière, avec ses cercles concentriques sur le foyer. Là vous coupiez la queue en quatre et vous laissiez frire avec une noix de beurre.

Il y aussi les « pastaguères », les pissenlits sauvages. Il y en avait en grande quantité. Il fallait les cueillir jeunes. Lorsqu'on apercevait une jeune pousse verte de 2 ou 3 centimètres, sortant du sol, on creusait en dessous et on trouvait des racines de 10 centimètres. On en faisait une salade.

 

La vigne et le vin

Dans l'église St André, on trouve plus de représentations de feuilles de vignes et de grappes de raisins que dans la cave coopérative même. Preuve encore de l'ancienneté de la présence du vin, la cuve en céramique qui date du XVIème siècle. On trouve le muscat de Rivesaltes à la table de Louis XIV après 1659 et le traité des Pyrénées. Dans la bouche de Cyrano de Bergerac à la scène du théâtre « A Rivesaltes, halte ! » On l'a dit, il y a le muscat . Mais la rareté que produit le vigneron Henri Lhéritier, c'est le rancio sec. Un vin en voie de réapparition, qui est un « produit sentinelle slow food ». Jean Lhéritier explique que : ils sont secs parce qu'ils ont fermenté en totalité et que tout leur sucre a été transformé en alcool, et rancios parce qu'ils sont élevés en milieu oxydatif : en plein air et dans des tonneaux non remplis. Ce ne sont pas des vins de repas, et le consommateur français n'est pas habitué aux vins de ce type, sauf les Catalans du Roussillon. Les amateurs dégustent les rancios secs à l'apéritif, avec des tapas et des anchois salés. Un rancio sec peut aussi remplacer après le repas un cognac ou un armagnac. 

Ils conviennent très bien sur un cigare. Arômes de torréfaction, de vanille, de réglisse, de noix, caractéristiques d'un long vieillissement à l'air libre en fûts de chêne. »

 

 

Les commerces

 

À Rivesaltes, il y a des incontournables. En matière alimentaire, il y a d'excellents commerçants. Commençons par la place de la République. Là, on trouve la poissonnerie qui s'appelle «l'Étoile de mer», avec à la fois des coquillages de producteur (puisque, depuis peu, le propriétaire est producteur). La poissonnerie existe depuis plusieurs dizaines d'années. Le secret de son succès, c'est qu'il y a une forte population d'origine espagnole issue notamment de la retirade, grande amatrice de poissons. C'est une poissonnerie qui a toujours eu à la fois de la sole pour les petits enfants de la bonne société et le poisson pour la bouillabaisse. Il y a donc beaucoup de poissons de la Méditerranée parce qu'il s'approvisionne à la criée, soit à Port-Vendre soit à Port La Nouvelle. Il y a aussi un très bon boucher : « Chez Michel » , Michel Pla, boulevard Arago. Il est aussi traiteur. C'est un vrai boucher, au sens ou c'est lui qui choisit ses bêtes. Il sait en parler. Il raconte des anecdotes. Quand il avait 14/16 ans, son patron l'envoyait à l'abattoir. Et dans la file d'attente, il écoutait les vieux parler et au passage il glanait des informations sur comment reconnaître une belle bête à viande d'une autre beaucoup plus moyenne. Dans la lignée, on a un excellent charcutier. Bernard Dufaux, père, à pris sa retraite, le fils est la cinquième génération de charcutier, avec sa mère qui continue à y travailler. C'est le dernier charcutier du département qui ne soit pas boucher. Il fait des saucisses, des saucissons, de la boutifarra, le fuet, le paté de campagne de manière générale, le typique de la charcuterie catalane avec un petit rayon traiteur. Et du porc fermier pour la charcuterie fraîche. Une crémière, « chez Juliette » . Elle affine ses fromages à certains moment de l'année, comme la période qui précède Noël. Sinon, elle va dans les régions productrices passer ses vacances. Elle va en Ariège à Abondance : c'est du sérieux ! Pour terminer, les deux marchands de fruits et légumes. L'un s'appelle, « Le jardin de l'économie », et l'autre s'appelle « Cueillette ». « Au jardin de l'économie », depuis deux ans, le patron a ses propres jardins. Il se fait donc un devoir de vendre ses tomates et ses pêches. Ce qui n'est pas évident parce que, du coup, le dimanche, il travaille quand les autres font la sieste. Sans oublier la famille Domaine, qui fait du bio, en vente justement à son domaine. Rivesaltes a cette chance de posséder une série de commerçants qui font des produits locaux de très grande qualité.

 

Henri Lhéritier, écrivain et vigneron, fils de l'Agly

 

Si la salle de bain est ce qui mesure le degré de civilisation d'une société, l'écrivain est ce qui mesure le degré de culture d'une ville. A Rivesaltes, c'est Henri Lhéritier qui est la figure de proue de la production livresque. A deux pas de Salses, là où vécu le prix Nobel de littérature Claude Simon, Henri Lhéritier taille ses textes, comme on taille la vigne pour qu'elle nous donne ses meilleurs fruits. Voilà comment le décrit Michel Onfray link qui vint à Rivesaltes pour recevoir son prix aux vendanges littéraire : un amphitryon catalan.

« Il m’est arrivé il y a peu de rencontrer un véritable amphitryon : non pas un poseur, un faiseur, une grande gueule, non pas une gravure de mode qui croit montrer Gargantua en exhibant l’équivalent de Carlos, (celui de "Big Bisou"), mais un homme qui n’a pas quitté sa terre de Rivesaltes où il fait son vin avec son fils. Il invite ses amis dans les vignes pour y manger une cargolade et des charcuteries cuites sur des braises de sarment. Il cueille des cèpes qu’avec un complice cuisinier il fait griller, arrose d’un filet d’huile d’olives et accompagne de sublimes vins de Languedoc-roussillon que seuls connaissent ceux qui vivent là-bas, et savent que Paris est loin, l’Espagne est si proche – de toute façon, il ne sont ni Français, ni espagnols, puisqu’ils sont catalans. »

Et quant à l'auteur lui-même comment justifie-t-il le fait d'écrire sur Rivesaltes ?

"À cause de ce pays, de ses habitants, de ses lieux auxquels je suis attaché comme si j'étais né avec eux et qu'ils n'existaient que par moi et surtout à cause de l'allégresse et de la liberté de la littérature".

Son œuvre est constituée exclusivement de « pierres rejetées par les bâtisseurs » mais qui, « se trouvent être les pierres d'angles de mon écriture ». « Crest et Romani. », « Œnofolie en Catalogne nord. », « Agly », « De singuliers bourgeois », « Autoportrait sauvé par le vent », « Le défilé du condottiere », « Requiem pour mignon ». La plupart de ses ouvrages sont publiés par les Éditions du Trabucaire à Perpignan.

Dans son dernier ouvrage « Requiem pour mignon », il échappe à l'attraction du Roussillon pour se souvenir en le re-fictionisant d'un voyage en Amérique du nord qu'il fit dans sa jeunesse en 1967, troquant au passage l'Agly pour le Mississippi. Son écriture est l'incarnation parfaite de ce concept : « l'ultra-local c'est l'universel ! »

 

Il ne tient qu'à vous, désormais, de musarder au bord de l'Agly et d'en découvrir ses richesses et l'alchimie de son charme...

Publié dans Cultures

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