Une nouvelle de Laurence Biberfeld: reconversion

Publié le par L'Œil du Pharynx

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Laurence Biberfeld a récemment participé au Torcat'off dont nous diffuserons ,la semaine prochaine l'intégrale du débat "le polar est-il encore engagé?"  Après avoir vécu très jeune dans la rue, Laurence Biberfeld est devenue institutrice. N'étant affectée que dans des postes isolés et précaires, et exilée aujourd'hui sur le plateau de Millevaches après plusieurs déménagements, elle prend une retraite anticipée en 1999 pour pouvoir écrire en prenant son temps. Depuis elle a écrit six romans noirs dont 'La B.A. de Cardamone' en 2002. Elle est aussi passionnée par le dessin. Son existence chaotique lui donne un recul unique pour recréer les atmosphères singulières des mondes marginaux qu'elle a croisé sur sa route.Avec gentillesse, elle offre à l'Oeil du Pharynx cette nouvelle.

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RECONVERSION

  Manolo nourrissait les pigeons toute la matinée, habillé en Charlot. Il refusait toute proposition de boulot car il avait sa fierté. Je passais devant lui chaque matin pour aller à la galerie. Il me faisait un clin d’œil et je lui rendais un baiser envoyé du bout des doigts.

    Je suis venue du Nord il y a des années de ça. Je suis venue du froid et des vestiges de la fraternité pour découvrir la chaleur et l’irrépressible vitalité de la pourriture.

   Si vous voulez détruire un paradis et à peu près tous les êtres vivants qui y vivent, il suffit d’en faire une Zone de Développement Prioritaire. Promettez aux entrepreneurs de la braise, pas de charges sociales pendant cinq ans, des dérogations aux législation sur l'environnement et le droit du travail. Vous les verrez accourir comme un nuage de criquets. Un peu de pub, des investisseurs douteux par wagons, les discours de quelques élus aux pattes graisseuses, et le projet est lancé. Les installations prolifèrent, les bulls défoncent, les grues s’érigent, les routes convergent, les fourmis humaines s’affairent à paver leur enfer. Au début tout le monde y croit, surtout les ouvriers. Moi j’y croyais. Manolo aussi. 

De l’avis de tous, Martigaud flaire l’oseille comme un chien de rouge le sang. Nous étions tous d’avis que s’il montait une boîte aussi colossale ici, c’est qu’il avait confiance dans son avenir et le nôtre. Il venait du Val de Loire, où il avait acquis une réputation de requin raffiné. Il cultivait un côté British, humour à froid et élégance désinvolte. 

   Il était venu, au début, visiter son jouet. À l’atelier 22, nous étions en tenue, prêts à faire affluer le pognon dans ses fouilles. Il nous avait parlé d’Art, de sa conception de la créativité. Je ne me rappelle qu’une chose, c’est que tout était matériau pour les démiurges : lui, nous. Mais surtout nous. Nous n’avions pas été nombreux à y comprendre quelque chose.

    Je suis venue d’une région dévastée par la crise, et je ne regrette pas grand’chose de la culture ouvrière. C’était avant tout une culture politique où les gros bras et les grandes gueules qui s’appropriaient la parole semblaient porter leurs couilles en guise d’œillères. C’était presque impossible de se faire entendre d'eux. Comme avec le patron il fallait obéir, suivre aveuglément et ne pas se poser de questions. En fin de compte, les gueulards se sont fait balayer comme les autres. Ou vendus.

  Mais je regrette tout ce dont on n’a jamais parlé beaucoup, ce dont on ne parle plus : tout ce qui était lié aux techniques, aux savoirs, à la transmission des gestes, à ce qui faisait que l’ouvrier était d’abord un homme qui savait faire, qui aimait faire et qui en était fier. J’ai vu des hommes pleurer pour la destruction d’une machine-outil. J’en ai entendu d'autres me dire que l’atelier, cet endroit dégueulasse, saturé de bruits, froid, hideux et violent, était leur vraie maison. Tous avaient leurs outils, ils en avaient fabriqué certains et amélioré d’autres. Beaucoup de leurs caisses personnelles représentaient des mois de salaire. Ils ne s’en servaient pratiquement pas à l’atelier, sauf quand ils oubliaient qu’ils bossaient pour Martigaud et qu’ils grimaçaient parce qu’une pièce n’était pas si parfaite au toucher, et alors ils ne pouvaient s’empêcher de la finir à la main. Mais ça, c’étaient surtout les vieux. Les jeunes ne sont plus ces maîtres des outils qu’étaient les vieux, ils sont devenus eux-même des outils, ils ont perdu cette très ancienne fierté qu’on trouvait sans doute dans les corporations. Moi je ne suis pas si vieille, mais je m’efforçais d’apprendre des vieux. J’aimais Manolo, il savait faire en virtuose des tas de choses et il transmettait volontiers. Il m’a appris à affûter les forêts, à limer plat et droit. Ça n’a l’air de rien, mais peu d’ouvriers savent le faire, et encore moins arrivent à expliquer le coup de main.

    Martigaud a fait comme les autres : il a ramassé une fortune en subventions et il a délocalisé au bout de cinq ans, nous foutant tous sur la paille et laissant derrière lui un carnage irréversible. Dans l’étang il n’y avait plus que des poissons crevés, autour des machines promises à la rouille et des baraques à prolos bonnes pour l’hypothèque.

  Maurice s’est flingué. Robert et Antoine se sont barrés à Marseille. L’un a du boulot, l’autre pas. Paulo a ouvert un bistrot avec le fric du plan social. Il a bu le fonds en un an et maintenant il vit sur le touriste à Antibes.

  Manolo est resté. Cet ouvrier merveilleux s’est mis à la robotique, en amateur. Il ne veut plus bosser pour les autres, il est devenu clochard. Il s’exerce dans l’atelier personnel d’un fils de notaire qui lui a appris les rudiments de sa passion et qui depuis, paraît-il, apprend de lui. Il ne vit pas trop mal, il dort dans cet atelier, au milieu de ses créations, quand il fait trop froid pour dormir sous les ponts, ce qui est rare ici. Sa tignasse noire et bouclée mange ce que sa barbe a laissé de son visage.

     Les gens du coin aiment Manolo, qui est courtois et chante d’une voix mélodieuse de haute-contre des chansons de salle de garde dont la longueur est proportionnelle à la grosseur de la pièce. Une fois, une vieille dame lui a donné un billet de dix euros pour entendre en entier le monologue de st Vallier, que son défunt chantait à table après la messe. Tout le monde pleurait d’émotion à “...reviendra vous hanter, un bouchon dans le cul.”

   Moi j’ai été embauchée pour organiser les expositions dans une des galeries ouvertes par mon ancien patron, qui est toujours aussi féru d’art contemporain, et surtout de toutes les diffluences du body art. Car Martigaud, qui a délocalisé en Pologne, a trouvé à la Côte d’Azur assez de charme pour s’y établir, et a l’ambition d’éveiller à l’Art cette région encore trop réactionnaire, selon lui, pour apprécier la beauté des corps écorchés. Je n’ai pas refusé, j’ai besoin d’argent et j’aime moi aussi vivre ici. Mais je regrette l’atelier. Je trouve ce boulot dégradant. Des richards terrorisés par la perspective d’être soupçonnés de traditionnalisme culturel viennent ici électrocuter des poissons rouges dans leur bocal, appuyer sur le bouton d’un mixer dans lequel une petite grenouille vivante est emprisonnée. C’est ce qu’on appelle de l’art interactif. La plupart du temps il s’agit surtout de montages photographiques, mais de loin en loin l’Artiste en personne s’inflige de profondes coupures au rasoir et saigne d’un air provocateur devant un public qui se pâme.

   Tous les jours je passe devant Manolo. Il me fait un clin d’œil, j’embrasse le bout de mes doigts et lui envoie un baiser. Le soir il n’est plus là, il a rejoint l’endroit où il passe la nuit. Il ne fait pas d’heures supplémentaires. Dès qu’il a de quoi bouffer et boire pour la journée, il déserte le bitume. En général c’est vers onze heures du matin, les jours de marché un peu plus tôt.

   La nouvelle expo pulvérise tous les records de vulgarité. Elle illustre la créativité entreprenariale, l’esthétique de la guerre économique. D’après Martigaud, le concept est révolutionnaire : une installation différente par jour. Toutes les œuvres sont le fruit de son inspiration, et du travail d’obscurs exécutants. À chaque jour correspond un concept : OPA, Filière, Tramp, Marketing, Stratégie, Défouloir. Chaque jour l’œuvre du lendemain est évoquée, et comme il s’agit toujours d’interactivité, le mode d’emploi est rapidement expliqué sur un panneau défilant.

   La première œuvre se limitait à une sorte de jeu électronique qui consistait, pour une petite boîte aux dents longues, à acheter sans le moindre pognon une entreprise colossale. La chose était représentée comme le viol sadique d’une énorme dondon ruisselante de saindoux par un minuscule roquet pourvu d’un engin maousse en fil de fer barbelé. Par ailleurs, le jeu expliquait de façon assez technique une OPA. La dondon était trahie successivement par ses poux, ses morpions, ses poils, et pour finir ses ongles.

  Le lendemain, les visiteurs étaient confrontés à un circuit imprimé de 25 m2 représentant une carte d’Europe où figuraient diverses aires de stockage et des modes de transports variés. De gros insectes vivants étaient fixés au circuit par des épingles sans tête. Je ne le savais pas, mais le scarabée funèbre pousse un cri grinçant quand il est effrayé. Les participants manœuvraient des avions (libellules), des camions (scarabées funèbres et courtilières), des bateaux (dytiques), des trains (processions de cétoines) au moyen de leviers qui libéraient brusquement de leur épingle les insectes affolés. Il ne restait plus ensuite qu’à électrifier les circuits pour que les insectes mutilés vident aussi vite que possible les entrepôts des marchandises. Le soir, tous les moyens de transport étaient morts. Des pattes, des élytres, des antennes, des ailes jonchaient le circuit imprimé. Une odeur âcre flottait dans l’air, issue de l’excitation du public et des dérisoires systèmes de défense des insectes.

  Le panneau défilant annonçait pour le lendemain une véritable piscine où il serait loisible aux participants de pratiquer le tramping au moyen de bateaux téléguidés. Les marins étaient des souris blanches, brunes et grises. La journée finissait en apothéose par un naufrage général. Le public, exultant de l’argent virtuel gagné, regarda les dernières souris se noyer d’épuisement dans l’eau émeraude en essayant de gravir les parois de la piscine.

  L’installation du mercredi, ludique en diable, exposait les fascinants défis du marketing : il fallait rendre des petits singes dépendants d'une bague en verre qui avait la propriété de les protéger de l’électrocution et leur donnait accès à des friandises, des places de choix dans les branches et diverses commodités. Les petits singes étaient intelligents : très vite, ils comprenaient l’intérêt de posséder un grand nombre de bagues et faisaient des mains et des mains pour se les procurer. Chaque participant était le coach d’un animal, tous les coups étaient permis. On pouvait apprendre aux bestioles à tuer, voler, tricher. Les gagnants étaient les petits singes qui possédaient à la fin de la journée le plus de bagues. Les plus faibles, à force d’électrocutions et de brutalités, restaient prostrés, hérissés, aux angles de la pièce où se déroulait cet étrange combat. Pour finir les vaincus étaient offerts aux vainqueurs.

  Au fur et à mesure que se déroulait l’exposition, l’affluence augmentait. Martigaud était en train de devenir la coqueluche de la Côte.

  L’installation suivante, “Stratégie”, était une illustration des mécanismes de la mondialisation. Les visiteurs évoluaient entre des bassins d’activité matérialisés sous forme d'îlots. Ici ils disposaient d’écureuils bien nourris, là d’écureuils moins chanceux, ailleurs d’écureuils faméliques. L’idée était de produire de l’électricité en faisant tourner les bestioles dans des roues, mais le but ultime était évidemment d’amasser un maximum de pognon. Pour cela il fallait limiter les frais d’entretien des écureuils, mais aussi de leur vendre l’énergie au prix le plus avantageux. Quelques bornes électroniques relevaient les résultats. Qui tuait ses écureuils avant la fin de la journée était un imbécile, mais qui les laissait prospérer inutilement perdait à la fois du temps et de l’argent.

   Le clou de l’exposition devait être l’installation “Défouloir”.  L’idée de départ était qu’on gagne les masses laborieuses à l’idéologie libérale en se riant, à condition de leur ménager des espaces de défoulement. L’installation représentait un androïde qui ressemblait de façon extraordinaire à Martigaud lui-même. Il était attaché à une chaise électrique, harnaché de sangles et d’électrodes, et avait la bouche cousue d’un fil de cuivre. Il se trouvait sous une cloche en verre, derrière un tableau de bord assez explicite qui permettait de lui infliger des tortures variées. Cette œuvre finale était réservée aux clients des Restaus du Cœur.

   J’étais écœurée quand j’allais au boulot ce matin-là, car je ne doutais pas que Martigaud gagnerait son pari : il y aurait foule. Et en effet ils vinrent, chômeurs, RSA, travailleurs pauvres. Je n’en avais jamais vu autant sur le chemin de la galerie. Quand je passai devant le banc vide de Manolo, mon cœur se serra : se pouvait-il qu’il ait lui aussi cédé à la tentation ?

  J’arrivai à la galerie en même temps que la foule et la devançai pour entrer. Estelle n’était pas à l’accueil. Ce fut la bonne trogne de Manolo qui se présenta à moi. Derrière lui, sous la lumière bleuâtre, le robot semblait ruisseler de sueur.

   Manolo me fit un clin d’œil et je l’embrassai. Il tria les visiteurs et n’en conserva que quinze, tous des anciens des ateliers. Les pauvres types se poussaient du coude et rigolaient. Ils s’agglutinèrent devant le pupitre et commencèrent par quelques brûlures de cigarettes. Le robot mima une vive douleur de façon hyperréaliste. Manolo hochait la tête sans sourire. Il haussa les épaules, me prit par la main et m’entraîna dehors.

-Je croyais que tu ne bosserais jamais plus pour un patron ?

-Mais c’est ce que je fais. Tu peux m’emmener à la gare ce matin ?

-Non, je dois y retourner. Au boulot.

J’avais honte d’appeler ça un boulot.

-Tu es au chômage, me répondit Manolo. Allez, il faut qu’on se casse. Le temps de me raser et de me couper les tifs...

Et soudain je compris. Estelle arrivait en courant, complètement échevelée, le visage déformé par la panique. Elle ne nous vit même pas.

-Je t’emmène à l’aéroport, dis-je. Tu as du fric ?

-Tout ce que j’ai pu lui gratter. De quoi vivre des années sous les tropiques, sans se fouler, à deux, à trois, à tant que tu voudras.

-On va commencer par deux, alors, dis-je en rigolant.

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