Vernissage de Makingson à Arles par Florence Jou

Publié le par L'Oeil du pharynx


Fin de l'été, fin de l'automne. Je reprends mes trajets.
Sous le vent arlésien du samedi, à travers les esprits qui hullulent dans les rideaux métalliques des commerces, je cherche un vernissage.
Arles est froide ce soir, des mains se dépêchent.
18h. Il faut vite rentrer chez soi et se prémunir.
Contre quoi au juste ?
Les habitants rasent les murs et je traverse la ville.
Rue de la roquette, dans ce quartier sublime aux étroites ruelles, aux maisons hollandaises, au jasmin qui court sur le bleu des volets.
J'entends une femme qui s'indigne : "Ils ont fermé chez Ali".
Oui, ils l'ont eu lui aussi : ce propriétaire du bar de la roquette où les oiseaux de nuit venaient faire chanter leurs guitares, leurs bières achetées à l'épicerie et leurs cigarettes de contrebande.
Bar mixte où les genres se troublaient, où les gitans étaient rois. Je pense à un certain Ubu, place Rigaud à Perpignan.
Ali comme Aadel avait des dettes.
Ils ne géraient pas, ils étaient dans un ailleurs. Celui des échanges, de la musique, des conversations, des blagues.
La première fois où j'ai rencontré Ali, il m'a ouvert ses bras et son « rouge » qui décapait l'estomac.
Mais peu importait. Tu rentrais. Tu avais ta place. C'était simple.
Aujourd'hui, l'enseigne de son bar se casse déjà la gueule.
Les gens ont fui vers d'autres bars clean, aux banquettes bien numérotées, aux mots à bonne température et où on respecte les nouvelles conditions d'hygiène.
Je passe devant son bar, en fermant les yeux. Devant ma lâcheté et nos acceptations résignées...
Dans mes yeux, les photographies de Mathieu Pernot et un livre sur les Tziganes. Ce photographe a suivi cette communauté installée près de la gare d'Arles. Des portraits justes, à bonne distance. Des enfants dans des wagons désaffectés et en parallèle, leur histoire qui s'est dévoilée et la déportation de certains de leurs ancêtres. Et des wagons comme encore porteurs de l'angoisse des camps de la mort. Résonnent ces vues et un mot « identité ».
Identité nationale, en débat.
Mais je cherche un vernissage. Toujours.
J'atteins la rue du Plan du Bourg. Joli lieu. Une sorte de grande cave, avec une cour intérieure, des alcôves, des murs troglodytes.
L'artiste se nomme Makingson, encensé par PPDA, selon une femme. Makingson donc.
Dessins et peintures accrochés à la suite sur les murs. Partout.
Le lieu crie : « Makingson. »
La plupart de ces peintures reproduisent des toiles célèbres.
Les tachistes, les impressionnistes, les abstraits.
Chacun en a pour son compte. Tiens, une cigale à la Van Gogh ou des explosions de peinture à la Pollock.
Détournement, parodie, jeu, hymne aux grands. Je ne vois pas.
Je reste perplexe.
Des cuisiniers officient : un tapas et un verre pour un euro.
Je regarde mon assiette verte où coule un trait de tapenade.
Ironie: la parodie est aussi devant moi.
La vente aux enchères des toiles de l'artiste débute.
Foule en liesse.
Chacun aura son « Van Gogh » ou son « Delacroix » pour des sommes modiques de 5 euros à davantage...
Je reste encore perplexe devant tant de collectionneurs.
Un homme s'élève alors, il lit un texte :
L'artiste maudit, l'artiste souffrant.
Je regarde Makingson. Beau gosse.
Haïtien. Je saurai plus tard qu'il taille aussi les pierres et restaure le patrimoine.

Je m'en vais mais j'aurais bien rajouté du trouble.
Du trouble dans les genres et les identités, hors de toutes définitions qui enferment, dans un pouvoir qui réprime mais où se trouve toujours la possibilité de former de nouveaux sujets....

Deux lectures conseillées :
"Trouble dans le genre" de Judith Butler.
"Tziganes" de Mathieu Pernot.

Publié dans Arts graphiques

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