Une petite nouvelle, par Elisabeth Torres Duxans
Une fois par mois Elisabeth Torres Duxans nous offrira de ses nouvelles, le titre intervient après pour que le récit le laisse deviner
Elisabeth Torres Duxans
Moi, on ne me voit pas. Pourquoi ? Je ne sais pas et je n’ai pas réellement cherché à savoir. D’ailleurs, un jour on est là, demain on y est plus ; Est-ce important ?! Je ne le crois pas. Pourtant, même si je ne sors pas forcement du lot, j’ai le mérite de faire partie de la chaîne. Mon espèce fait de moi une originalité et ma gracilité un attribut. Peu de gens s’attardent sur mon cas et s’accordent à me regarder et pourtant…
J’ai des mœurs nocturnes et il est vrai que pour cela j’arbore des couleurs plutôt discrètes voire ternes mais ne vous fiez pas à la première approche car si mes habits peuvent être d’une grande fragilité, en contrepartie, la nature m’a doté d’une fine poussière diaprée qui n’a d’égal. Plus belle que n’égaleront jamais les fards et autres cosmétiques féminins pour paupières.
Je suis luminescence. Je n’ai pourtant aucune prétention d’autant plus que le monde qui m’entoure n’est que prédation. Si je ne fais point attention, je mets ma vie en danger. D’ailleurs, ma mère l’avait très bien compris et pour perpétrer l’espèce avait préféré changer de lieu.
Curieuse de tout, je vais, je viens, je me pose, observe, admire, pars, fais une nouvelle halte, repars une nouvelle fois. Rien ne m’arrête. J’adore ces promenades bucoliques qui me transportent. L’activité naissante est intense et n’étant pas de nature à renoncer à mes pulsions, l’envie pressante et prenante de me balader de plus belle me procure de la puissance face au destin. Ma liesse est immense et j’ai l’impression de transgresser les lois de la physique. Rien ne m’arrête.
Ils s’aperçoivent alors, au moment où je virevolte dans un chaos d’arabesques lubriques et concupiscentes, ébloui et gêné par les lumières d’un phare, poursuivant mon rituel aveugle, que mon corps fragile et sublime vient de ne faire plus qu’un avec une surface vitrée et glacée.
Moi, Papillon nocturne, je progresse jusqu’à insister avec obstination à me heurter sur une vitre. Ma particularité n’a le mérite que d’être de très courte durée, éphémère insecte.
Elisabeth TORRES DUXANS La phalène
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