Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 6

Publié le par L'Œil du Pharynx

cohen

 

Aleix Renye 15 septembre, à 11:42

 

 

LA FRAÎCHEUR DES JOURS TRISTES

 

Être pressé, les horaires ajustés, le café tiède avalé en passant, être surbooké, s’oublier soi-même, ça lui convient. La course du matin pour emmener les enfants à l'école, le harcèlement du directeur et des cadres au boulot, le retour à l’ennui solidaire avec sa femme, tout ça est un cadre aux limites connues, où il est très commode de s’installer.

 

Il se régale à l'arrivée de cette fraîcheur des jours tristes, sortir des placards la petite laine, se lever la nuit chercher une couette, quand sa femme se plaint de l’air frais qui entre par la fenêtre encore ouverte...

 

L’été, les vacances, sont passés, heureusement. Tout ce temps libre, sans rien à faire, qu’il faut remplir pour soi-même, la promiscuité fatigante avec la famille, sortir du chemin tracé des routines, ça le fatigue chaque année un peu plus.

 

Contrairement à ses collègues lui n’est pas du tout attiré par les voyages, ni aller à la rencontre d’autres réalités et coutumes, séduire sa femme ou d’autres, ni chercher à être séduit par personne....ça l'embête de ressentir du désir pour d’autres corps plus jeunes et tendres, et ça le dérange encore plus de ressentir une attirance morbide pour des chairs qui ont bien entamé le chemin de la flaccidité. Se laisser aller, enlever habits et préjudices pendant un mois où quinze jours, puis devoir retourner à la quotidienneté c’est trop déstabilisant, le choc avec la confrontation de l’univers banal et triste qu’il a construit est de plus en plus fort chaque année.

 

Il le sait, tout ça, et il se le répète à chaque rentrée, quand cette fraîcheur des jours tristes pré-automnaux le rend heureux. Sa femme aussi a fini de regretter les vacances et a repris les rênes de la maison, est revenue vers son désir domestique. Les enfants vont devenir, à nouveau, un bon pétexte pour esquiver des invitations embêtantes qui cassent la routine, et son travail marquera, comme il faut, les limites de son ambition.

 

Oui, c’est bien vrai, répète-t-il à qui veut bien l’entendre, cette fraîcheur du matin et l'arrivée des jours tristes de septembre sont un des meilleurs moments de l’année !

 

 

 

TOUT POUR ÊTRE HEUREUSE 

 

La période des congés est maintenant loin et tout lui paraît comme avant, inamovible. Elle ne peut s'empêcher de se sentir prisonnière chez elle, prisonnière de sa famille, de ses enfants... et de cette prison qu'elle a elle-même construite -entraînant son mari dans son propre délire domestique, et lui reprochant aujourd'hui, ce même conformisme-, avec cette conviction qui consistait à croire que c'est bien ça qu'elle devait faire, que c'est comme ça qu'on devenait adulte et respectable...

 

Elle ne peut se défaire de ce vide qu'elle ressent en elle, de cette obscurité qui l'angoisse alors que "pourtant, -se dit-elle- j'ai tout pour être heureuse!" Les footing ventés sur la plage, les séances répétées au gymnase et le fitness, les dîners en ville en semaine, les sorties entre copines du vendredi, tout ce qui ne représente que des succédanés du bonheur auquel elle aspire, dont elle rêve éveillée et qu'elle ne sait comment approcher.

 

Elle a bien essayé de lui expliquer son inquiétude, ce "je ne sais pas ce qui m'arrive", ce "on devrait faire quelque chose avant qu'il ne soit trop tard". Mais lui il ne l'entend ni ne l'écoute quand il arrive le soir, fatigué et qu'il s'installe devant le téléviseur, quand il bricole dans le garage pendant tout le week-end ou quand il se prépare pour aller faire sa partie de squash... Il lui dit, distrait : "Pourtant, tu as tout pour être heureuse !"

 

Ses amies non plus ne lui ne lui sont pas d'un grand secours -ce sont les épouses des partenaires de squash de son mari- quand elles lui disent qu'il ne faut pas qu'elle se prenne la tête avec tout ça, que c'est la vie qui est comme ça, qu’elle lui passera, cette idée fixe, et que vraiment "oui, tu as tout pour être heureuse !"...

 

Bien sûr, c’est évident, elles ont raison, et pourtant elle continue à se sentir si vide, inutile et coupable puisque...c'est bien évident..., elle a tout pour être heureuse!

Publié dans Littérature

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