Des nouvelles d'Aleix Renyé par l'auteur lui-même 28

Publié le par L'Œil du Pharynx

 

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Tous les vendredis Aleix Renyé , journaliste , écrivain et hommes de scènes nous régale de ses nouvelles

COMA IDYLLIQUE

 

Il vient, encore une fois, de se réveiller dans cette chambre d’hôpital (ce n’est peut être pas la même...) Tôt ou tard apparaîtra le médecin de garde pour lui faire, à nouveau, la morale... ça ne le dérange pas, si c’est la jolie petite brune toute douce qui est de garde, sinon tant pis. Eux et lui savent qu’il reviendra, jusqu’au jour où il n’en ressortira plus. Pour l’instant, ce n’est pas la jolie brune médecin qui lui parle, c’est une vielle connaissance, -femme moche et aussi mal en point que lui, ou presque- qu’il traîne avec lui ça fait quelques jours pour ne pas être seul... Avec sa voix éraillée elle l'accueille à son réveil en lui disant “tu m’as fait un coma idyllique, ducon! tu m’as fait peur!” Qu’est-ce qu’elle peut être bête! Bête, conne, moche et vieille, mais c’est une des dernières connaissances qui veuille encore bien de lui...

Quelques années en arrière il aurait eu honte. En sortant des brumes éthyliques de plusieurs jours ingurgitant toute sorte d’alcools sans s'arrêter, il aurait eu honte. Il n’osait pas regarder en face ni famille, ni voisins car il était encore coscient de sa dégradation progressive, de l’effondrement de sa dignité. Mais avec le temps il assume, le Janot. Le temps anesthésie les remords et il a appris à se passer de toute convention sociale. La honte recule au même rythme que ses instants de lucidité.

 

Son problème c’est qu’il ne sait pas quoi faire de ses journées. Jamais il n'a su en quoi il pouvait être utile, jamais il n'a su trouver un ancrage qui le fasse entrer dans le moule d’un boulot, d’une famille, d’une véritable amitié.

Le seul endroit où il se trouve chez lui, où on fait mine de l’écouter, où on rit de ses jeux de mots alcoolisés, c’est aux comptoirs des bars pourris, ces estaminets et cafés de quartier qui conforment son univers quotidien. Verre après verre il voit défiler les heures creuses, tient compagnie à des patrons et serveurs désoeuvrés, retrouve ses semblables et -s’ il vient de toucher son RSA- demande à l'un de ces pairs de sexe féminin de lui donner un peu de plaisir triste, en entourant son sexe flaccide de ses mains sales tremblotantes, ou de sa bouche édentée. Parfois, l'une de ces conquêtes fortuites lui a donné l’illusion de vivre une histoire d’amour. Pendant deux ou trois jours il promène sa nouvelle compagne de bar en troquet, en rigolant, en s’embrassant, en dansant, indifférents à l’hilarité qu’ils provoquent chez les autres consommateurs, un peu plus sobres qu’eux. Mais elles finissent toujours par disparaître, ses compagnes, en même temps que l’argent du RSA. Commencent alors trois semaines de misère, où il doit implorer quatre sous pour boire, surtout pour boire. Manger? il le fait occasionnellement, quant il est à jeun.

Il est conscient, malgré tout, qu’il est sur cette frontière imprécise où l'on dévient clochard ou pas. Pour l’instant il a encore un toit où aller dormir, s'il ne s’endort pas, avant, sur un banc ou en pleine rue. Pire, s'il ne tombe pas dans un “coma idyllique” comme dit cette idiote qui est avec lui dans la chambre en attendant l’arrivée du médecin (elle est de garde ou pas, la menue brune médecin?). Il ne sait pas combien de temps son corps va tenir... il s'en fout et, au bout de compte, ça ne serait pas si mal que ça,finalement, de mourir d’un “coma idyllique”... 

 

 

BIEN ORGANISE

 

De lundi au vendredi, ça va. Tout s'enchaîne, planning bien huilé, et il n’a pas un instant pour affronter la misère, l’insignifiance de sa vie. Il se lève le matin, toujours à la même heure à la minute près, prend tout juste le temps de boire un café réchauffé . Il rejoint vite sa voiture, fait son trajet qu’il a chronométré, et l’angoisse le prend s’il arrive au premier feu avec cinq minutes de retard. Il passe sa journée au boulot, un travail monotone qui ne lui occupe pas trop l’esprit, en lui laissant le temps et le loisir de commenter avec les collègues le dernier match, ou comme les jeunes filles sont belles quand arrive le beau temps, ce qui se passe dans le dernier reality-show à la télé, etc... Il reste une ou deux heures de plus, chaque jour, au boulot. Comme ça il se fait une cagnotte et, de toute façon, qu’est-ce qu’il foutrait, avant l’heure des infos à la télé et du dîner, s’il sortait du boulot à 17 heures? La eule periode où il sort un peu plus tôt qu'à l'accoutumée c'est quand à la télé ils passent la quotidienne d’un de ces reality-show de jeunes qui s’enferment dans une maison pendant des semaines. Après avoir bien matté les rondeurs et minceurs aguichantes des filles, c’est déjà l’heure de préparer quelque chose à manger et le ramener devant la télé où il trouve toujours quelque chose à regarder. Oui, du lundi à vendredi, il n'y a pas de problème pour faire tourner cette routine sans trop réfléchir.

Le problème c’est le week-end. Trop d’heures vides, creuses, qu’il faut remplir sans que l’angoisse le gagne et qu’il commence à se poser des questions, à réaliser que sa vie n'est qu'une existence prévisible, sans imagination. Le samedi après-midi il fait un tour en centre-ville avec tout ce monde qui emplit les rues, il s’installe sur une terrasse s’il fait bon, il rencontre des connaissances, et il va jusqu'à la Maison de la Presse acheter ses magazines moteur et informatique. Une fois par mois il va jusqu'au sex-shop louer une vidéo (avant il y allait plus souvent, mais maintenant, avec l’ordinateur...). Le dimanche, les magazines, l’ordinateur et le film porno l’aident à contenir l’ennui de ces jours où il ne se supporte plus.

Publié dans Littérature

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sarah masferrer 28/03/2011 17:53


Une écriture réaliste décrivant sans détour la vie insipide d'un être sans devenir.


Art Infiniti Pastel 05/03/2011 20:11


Dur.... Réel.